L’Enfance unique et la langue première de Frédéric Saenen

saenen enfance01Les superlatifs sont des faux-amis et les envoyer à l’avant-garde n’est pas un cadeau mais quand on a sous les yeux un texte de cette qualité, il faut seulement admettre qu’il nous cloue sur place, nous coupe le souffle et s’impose pour ce qu’il est : un chef d’œuvre. Oh ! je sais bien, le mot est galvaudé. On l’a vidé de son sens. Et bien je mets mon billet que ce texte, L’Enfance unique, de Frédéric Saenen (Weyrich, collection Plumes du coq), pour peu qu’on lui donne l’écho qu’il mérite, va rester, non seulement dans la littérature belge, mais au-delà.

Si ce livre est aussi enthousiasmant, c’est d’abord parce que le récit autobiographique et intime de cette enfance est à la fois pudique et intègre dans son dévoilement, dans l’exposition des blessures, des faiblesses et des douleurs, aussi de ces sales petits moments que l’on pense honteux, qui accompagnent le chemin de l’enfant et de l’adolescent et que d’ordinaire, on cherche à garder secrets, enfouis dans le placard de l’érotisme en formation. Frédéric Saenen raconte cette enfance de fils de fille-mère, petit-fils d’un homme bon, ouvrier flamand de naissance et qui parle wallon, qui a donné ses nom et prénom à ce petit-fils adoré, comme pour ancrer fermement ses deux pieds dans une généalogie chargée d’amour et faire la nique à cette moitié d’arbre qui manque à l’histoire. C’est une enfance de fils unique et de petit-fils unique, dans les restes d’un coron, dans les restes d’un milieu populaire et ouvrier qui bientôt ne sera plus le même, quand aura disparu ce bain primitif poisseux des derniers mineurs et du charbon qui longtemps fit la vie, des pigeonniers et de l’odeur âcre des fientes qui était la passion de ces gens de peu. Le balancement entre l’introspection sans filtre de l’enfant devenu adulte, construit sur ses fragiles cicatrices, et l’évocation de cette fin d’époque ancienne, comme un dix-neuvième siècle se traînant jusqu’en 1980, est non seulement bouleversant mais surtout tout à fait neuf dans une littérature belge qui peut manifestement dire une expérience régionale sans se vautrer dans le régionalisme, et que je place, oui, aux côtés d’un Eugène Savitzkaya ou d’un William Cliff.

Si je mets en avant ces références flatteuses, ce n’est pas en vain. Car l’autre et principale raison d’admirer ce texte, c’est la langue stupéfiante que Frédéric Saenen y travaille. Comme chez tous les enfants de Jacques Izoard, et Frédéric Saenen en est un, la langue littéraire ne peut se concevoir que comme une recherche pour évoquer le monde sous la double contrainte de la vérité et de la poésie. La vérité, c’est de dire ce que fut cette langue première dans laquelle se forma son enfance, ce wallon quotidien, que la génération qui a, aujourd’hui, disons, la quarantaine ou la cinquantaine, est la dernière à avoir connu comme un fait, avant qu’il ne disparaisse avec les aïeux issus du petit peuple et ne devienne plus rien d’autre qu’un folklore à gaudriole pour marchés de Noël et villages gaulois, recroquevillé sur ses insultes tellement drôles, bonnes à faire grassement rire la beaufitude contemporaine, devenu étranger à un peuple oublieux de lui-même et touriste de sa propre histoire. Le texte de Frédéric Saenen est truffé de ces mots wallons, rendus à leurs locuteurs dans toute leur richesse, dans leur puissance d’évocation et d’abrasement de la réalité, pour la faire rentrer dans la langue et lui donner de la chair. Quant à la poésie, « cette dimension ésotérique de l’ennui et de la frustration, ce prurit d’inutiles secrets », selon ses propres mots, elle exsude chaque page de ce livre, par la recherche d’un rythme et d’une musique que Frédéric Saenen trouve avec une constance qui fascine. Il y a, ici, quelques-unes des plus belles pages, stylistiquement parlant, que j’ai pu lire ces dernières années.

Frédéric Saenen vient de donner à la langue française, en lui rendant son wallon, un très grand texte contemporain. (P. M.)

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Prix Mémorable 2017: Emmanuel Bove, Mes Amis (L’Arbre vengeur, 2015)

mesamisvengeurEn janvier de chaque année, les librairies Initiales décernent leur prix Mémorable. Une librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur. C’est l’occasion de dépasser la sacralisation de la figure de l’auteur et de rendre hommage à ce qui fait aussi un livre : son édition, le travail du texte, sa traduction, l’audace de ceux qui le transmettent. Le prix Mémorable : le prix d’un amour total pour le livre. Il salue cette année l’indispensable réédition par L’Arbre vengeur du premier roman d’un auteur trop méconnu du grand public : Emmanuel Bove.

Voici un extrait du dossier à paraître dans la numéro 6 du Magazine Initiales, en librairie fin mars.

 

Il y a mille façons d’arriver à Bove.

J’y suis d’abord venu par Raymond Cousse, écrivain et dramaturge, dont j’avais lu avec excitation le féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et que la quatrième de couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de l’oubli l’œuvre d’Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs, c’était très souvent rencontrer, au coin d’une phrase, le nom d’Emmanuel Bove. Il baignait dans une lumière voilée, celle-là même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire s’est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l’as d’un changement d’époque, trop humbles, trop à hauteur d’homme. C’est resté je crois assez vrai: aller à Bove ne se fait pas par hasard. Camus, Sartre, Céline et consorts, l’école se charge d’en gaver la population. Bove : jamais. Il faut en trouver l’accès. Et quand, enfin, le chemin a été parcouru et qu’on pousse pour la première fois la porte de l’œuvre bovienne, qu’on en lit les premières phrases, on se dit, comme l’écrit si justement son biographe Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que je vais aller de merveille en merveille. » On pénètre alors instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi secrète que réelle qui rassemble par l’esprit tous les lecteurs de Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus. Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le rend immédiatement sympathique – j’en ai fait souvent l’expérience – et peu importent alors les différences entre vous: une bulle se crée, une communauté d’âme qui fait évidence.

Quelle ironie, tout de même! Son entrée en littérature s’était faite avec Mes amis, dont L’Arbre Vengeur a donné cette réédition que notre prix Mémorable récompense aujourd’hui. Mes amis, l’histoire d’un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n’y trouvant qu’espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s’est assis du côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un écrivain du bonheur. S’il eut du succès avec ses premiers livres, il s’est mis en marge du milieu littéraire, refusant de parler de lui, s’effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture. Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup du destin qui fait de ses livres le ciment d’une communauté hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier, cette sorte d’ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle Bove parle des humiliations de la vie.

« C’est sûr qu’on vit plutôt mal lorsqu’on vit pour soi-même », écrivait Gilles Vidal dans Tombeau d’Emmanuel Bove, un court texte paru à L’Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé toute forme de collaboration pendant la guerre et s’était réfugié à Alger avant de rentrer à Paris à l’automne 44, est mort à 47 ans le 13 juillet 1945 au 59 avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps invisible, ce n’est aujourd’hui plus le cas. Pourtant rien n’est fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est là mais bien peu connu. C’est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne pas tomber dans l’oubli. Elle peut compter sur la communauté des boviens qui n’aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire découvrir Bove à quelqu’un comme on lui ferait une tape amicale sur l’épaule. Ce prix Mémorable pour Mes Amis, c’est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d’humanité partagée. Et quand vous aurez lu Mes Amis, vous irez de merveille en merveille.

Parce qu’il y a mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n’en part plus. (P.M.)

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Portrait de l’auteur mis en abyme

Claro-Charnier-6Le grand art est de savoir parler de soi sur un ton impersonnel. C’est, je crois, de Cioran. Mais comment user d’un ton impersonnel qui ne sonne pas faux après des décennies d’autofictions plus (parfois) ou moins (généralement) réussies ou de prétendus romans confondant l’autobiographie et le narcissisme ? Comment d’ailleurs accède-t-on à soi, puisque je est un autre ? Un chemin de réponse peut se trouver dans Hors du charnier natal (Inculte/Dernière Marge, 2017), roman discret de Claro mais qui, j’en suis certain, restera.

Le narrateur, Claro lui-même, peut-être, ou son double, fait la biographie d’un aventurier et scientifique russe du 19e siècle, Nikolaï Mikloukho-Maklaï, dont le nom est si improbable qu’il est bien possible qu’il soit vrai (et d’ailleurs, il l’est, puisqu’il est l’auteur d’un Papou blanc publié chez Phébus). L’évocation à grands traits de sa vie fait remonter à la surface de la narration des troubles personnels et des souvenirs intimes du biographe. Deux vies se mêlent alors, celles du biographe et de son sujet. Ainsi se définit le périmètre d’un jeu de chasse aux illusions, car où est la vérité ? Dans les éléments factuels, presque notariés de la vie de Nikolaï ? Dans le récit douloureux macéré au jus de tripes que le narrateur fait de sa propre jeunesse ? Quelle est la part de fiction dans ces récits parallèles dont on ne peut s’empêcher de traquer des preuves de gémellité ?

Ça ne coûte pas grand-chose en réflexion de dire que Claro déconstruit son roman en même temps qu’il l’élabore, jouant du lien entre l’auteur et son personnage pour questionner à la source la possibilité qu’un personnage existe sans n’être qu’une projection de son créateur, quand bien même ce personnage est parfaitement authentique (et si tant est que le récit d’une existence authentique puisse jamais l’être aussi). Prudence ! Le lecteur infatué qui penserait avoir facilement trouvé la clé du roman devrait savoir que Claro, en excellent cuisinier, est adepte du millefeuille. Mikloukho-Maklaï, parti vivre chez les Papous pour faire œuvre d’anthropologie, sort de cette expérience extrême habillé d’un manteau mythologique, d’un double de lui-même auquel, peut-être, il croit. Le double de Claro parle du double de son personnage. Ajoutons la fiancée du Russe, restée seule au pays et qui lui écrit des lettres sans les envoyer – lettres tombées entre les mains du narrateur et qui nous les donne à lire. On y retrouve du pur Claro, c’est de son eau, c’est certain, et pourtant ces lettres semblent contenir plus de vérité que tous les autres pans du roman. Comme déjà dans son roman Crash-test (Actes Sud, 2015), Claro donne à ce personnage, manifestement fictif, de femme révoltée contre le poids que fait peser sur son existence le bon vouloir d’un homme, qui plus est absent, le meilleur de sa langue, lui conférant une profondeur qui lui donne force de réalité.

Et, dans les interstices laissés par l’empilement de ces couches de paravents, le narrateur dévoile, d’une langue froide et brutale, des pans sombres de son intimité, pour finir, en quelques pages d’une grande beauté, par devenir son personnage qui devient Claro qui devient Mikloukho-Maklaï.

Un bon Claro, moi, je le mets en carafe et le laisse décanter. Ou je prends du recul en plissant les yeux pour mieux voir le tableau. Je laisse reposer après cuisson. Bref, un bon Claro, ça nécessite d’être longtemps ruminé pour extraire de la mâche tout le jus. Hors du charnier natal est un sacrément bon Claro, dont le plus important n’est pas de se demander la part de dévoilement de soi qu’il contient – assurément beaucoup – mais plutôt comment il aide à concevoir, au moyen d’une langue incandescente et en perpétuelle recherche, une littérature de l’intime qui ne soit pas un étalement putassier des remugles petits-bourgeois de tant d’auteurs contemporains. (P.M.)

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Ronce-Rose, Éric Chevillard, Minuit

 

chevillardIl m’arrive souvent de vouloir détester Éric Chevillard.

Je sens bien qu’une haine farouche est à ma portée. Faudrait pas me pousser beaucoup. Elle palpite à un cheveu de mon bras tendu. Une phalange de plus à chaque doigt et je la touche. Deux, je l’agrippe.

La nuit, tenu éloigné du sommeil par mes ruminations, abattu de fatigue et pourtant survolté, j’élabore mon implacable argumentation. Comme halluciné je me vois me payant l’animal, toutes dents dehors à mordre le corps de son texte que je déchiquette, moi Rage, moi Hargne, avant d’en abandonner la carcasse aux outrages d’un public complice. Est-ce qu’il se gêne, lui, pour à l’occasion fesser publiquement quelque clampin prétentieux dans la chronique qu’il tient chaque semaine dans Le Mondes des Livres? Tant d’années à le lire et à attendre mon heure, espérant livre après livre le faux-pas. La prose superflue. Le relâchement du style. La faiblesse de l’idée. La fatuité du propos. L’échec.

Las! Rien ne vient jamais prêter de flanc charnu à ma détestation et ce n’est pas ce Ronce-Rose qui y changera quelque chose. Oh! je pensais bien que son compte, cette fois, serait bon. Après avoir parlé de la vie après la mort dans son roman précédent (une irritante réussite, voir ici), j’étais certain qu’il plafonnerait, par définition (quand d’autres, soit dit en passant, du genre académicien, à force de ressasser leur vie avant la mort, ont plutôt tendance à s’enfoncer – mais ce qui est fait n’est plus à faire). J’avais ma conviction dès les deux premières pages. Cette jeune narratrice tenant un journal, je voyais déjà Chevillard darder sur elle ses traits ironiques et à travers elle, tous les journaux intimes adolescents et leur élevage intensif de points d’exclamations. Après s’être offert, entre autres, le scalp de l’étude zoologique (Palafox), du conte (Le Vaillant Petit Tailleur), du récit de voyage (Oreille rouge), de la critique littéraire (Démolir Nisard), de l’autoportrait et de l’abécédaire (Le Désordre Azerty), se jouer d’une autre catégorie de l’écriture m’aurait au moins permis de railler une démarche attendue et sans surprise. Je fus donc un peu dérouté quand il m’apparut que la jeune fille était en réalité une enfant et qu’Éric Chevillard ne semblait pas se rire d’elle.

Encore là aurais-je pu me rouler dans la critique moqueuse car enfin, il n’existe dans la littérature rien de plus universellement raté et pathétique que le prétendu langage enfantin laborieusement simulé par un adulte, aussi proche du parler authentique d’un enfant que la décoration d’un restaurant grec l’est du Parthénon. Mais une fois de plus, Chevillard réussit son formidable numéro d’acrobate-équilibriste (j’y reviendrai). J’attendais la chute. Triple salto arrière. Applaudissements.

Donc Ronce-Rose, une petite fille laissée seule chez elle par Mâchefer (son père peut-être), pas rentré depuis plusieurs jours. Elle part à sa recherche tout en tenant le journal de sa quête. Nous, pas dupes, on comprend très vite que Mâchefer est un bandit qui monte des coups, et que s’il n’est pas rentré, c’est que quelque chose a mal tourné. Mais Ronce-Rose, elle, ne le sait pas. Son cheminement n’a rien de spectaculaire. Pas d’effet de manche. Pas de suspens en bas de la page. Des petits pas d’enfant. Page cinquante-trois Ronce-Rose dit « Le début m’a bien plu mais au bout d’un moment on aimerait que quelque chose d’autre arrive. » On se dit d’accord Chevillard. Je te vois venir. Tu es en train de te foutre de ma gueule. Je vais pas te rater, attends voir. Et voilà, on est mûrs.

Car il ne faut pas longtemps pour que la certitude blasée de trouver de l’ironie cachée entre les lignes s’estompe. On suit Ronce-Rose dans son périple énorme et dérisoire. On ne rit plus. Parce que – et il faut un peu de temps pour l’admettre – ce dont il est question ici c’est d’un amour immense et de la peur qui s’immisce, et d’un espoir plus grand que les obstacles, et de la vulnérabilité d’une petite fille, et ce qui se joue va très subtilement retourner ce qui subsiste en chacun d’une angoisse d’abandon et de perte. Il sait que c’est là, Chevillard. Il n’a qu’à se servir, puiser dans nos petites fragilités tassées au fond de notre barbaque d’adulte. À jouer cette partition, certains (que je ne citerai pas pour ne pas m’acharner sur David Foenkinos) ne tireraient de nous qu’un rictus gêné pour leur personnage et de la pitié pour eux, mais pas Chevillard. Équilibriste, disais-je. Il ne singe pas une prétendue langue d’enfant: son vocabulaire, sa syntaxe n’ont rien de faussement ingénu. Si Ronce-Rose nous apparaît comme l’enfant qu’elle est, c’est par sa naïveté et son enthousiasme, par son regard étonné sur les mystères du monde et son sens naturel de l’hypothèse merveilleuse. Par la fragilité de son être et la puissance de sa volonté. Parce que Chevillard ne cherche jamais à se faire passer pour Ronce-Rose en bêtifiant sa langue, il ne fait jamais d’elle un simulacre grimaçant de l’enfance mais convoque ce que nous étions à cinq ou six ans quand, le premier jour d’école, nous avons cru, le temps de quelques heures, que nous ne rentrerions jamais chez nous.

Autant vous prévenir: c’est là qu’il nous cueille.

Et parce que c’est lui, parce qu’il est tout de même le maître de l’utilisation d’une forme contemporaine d’absurde facétieux, et plus encore adepte du questionnement sur ce que peut être le roman aujourd’hui, il a l’extrême élégance de ne jamais oublier ces jeux formels au profit d’une simple « histoire », faisant de Ronce-Rose un de ces livres longs en bouche dont on sait qu’il faudra longtemps pour en faire le tour.

Le jour où Éric Chevillard cessera de tailler les diamants et produira de la verroterie n’a pas l’air plus proche que celui du Jugement Dernier. Il va encore nous surprendre. Je m’en réjouis (mais il ne perd rien pour attendre). (P. M.)

 

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Céline Minard par la voie minérale

le-grand-jeuCéline Minard aime placer ses personnages dans des situations disons, intenses. Avec dans leur barda des questions philosophiques difficilement solubles. La narratrice de son nouveau roman, Le Grand Jeu, en trimballe une particulièrement corsée : comment vivre ? Comment un humain peut-il vivre ? Elle veut comprendre ce qu’est – exactement – la détresse. La promesse et la menace. Entre autres. Elle s’est fait construire un abri technologique à flanc de paroi, en montagne, dans une vallée d’altitude, isolée, certaine de n’y croiser aucun autre humain, de ne pouvoir compter sur personne d’autre qu’elle-même. Elle a tout prévu : autonomie énergétique, autarcie alimentaire (un potager à créer, un peu de pêche à la truite). Elle connaît les plantes et les animaux. Sait comment survivre. Quand elle ne travaille pas, elle marche, pour explorer son territoire, équiper des voies, des parois abruptes – ça laisse du temps pour réfléchir. Voilà, c’est son objectif. Son entraînement général. Trouver une méthode. Tout est prévu. Le matériel dans un appentis. Des conserves, des fruits secs. Quelques caisses de rhum. Son violoncelle. Son abri (son tonneau, dit-elle, montagnarde Diogène). Tout est prévu et soudain : l’Autre.
Dans son isolement minéral, cette femme qui cherche comment vivre cherche avant tout à vivre exclusivement ce qu’elle est en train de faire, débarrassée des autres humains, sur le chemin du retour à une forme d’animalité, ou plus justement, en rendant à l’humain qu’elle est sa perception animale du temps. Vivre dans le moment. Cette quête de l’instant, c’est-à-dire cette tentative de se plonger toute entière dans l’instant, dans l’acte en train de s’accomplir ne peut s’exprimer que par la description minutieuse des gestes, des outils, de leur fonction. Par la description d’une marche pour ce qu’elle est, d’un moment contemplatif du paysage pour ce qu’il est. Céline Minard décrit la contraction de la vie dans des gestes infimes dont beaucoup tendent à rien d’autre qu’assurer sa subsistance. Trouver une raison à la vie non pas dans la promesse ou dans la menace – qui sont du domaine du futur – mais dans le déploiement éternel de l’acte présent. Une méthode pour accepter cette vie. Elle dit : « Je ne comprends pas « regarder ce qui arrive » comme un acte de naïveté. Je comprends « s’en contenter » comme un acte de sagesse. »
On est en droit de penser qu’elle se fourvoie, ou du moins se contredit : son potager est une promesse de subsistance à venir, ses réserves, un moyen d’échapper à la menace du manque. La quête de la méthode n’est pas une autoroute : comme pour ses marches exploratoires, il faut parfois constater une impasse, rebrousser chemin, chercher une autre voie. C’est justement ce qui est passionnant dans le travail de Céline Minard : son aptitude à nous faire percevoir – sans les dire – les failles profondes, les errements, les erreurs. Par un jeu subtil sur le rythme de l’écriture. Par la richesse et la beauté du vocabulaire (celui de la montagne, du jardinage, de la botanique, de l’outillage). Céline Minard nous entraîne exactement là où nous devons être, juste en aplomb de son personnage, que nous regardons évoluer, qui intrigue, ennuie, énerve, amuse. Dont nous ne comprenons pas toujours les questionnements mais qui nous oblige à y réfléchir. Il existe beaucoup de définitions du style en littérature. Par exemple : la capacité de mettre en accord la musicalité de la langue, sa rythmique propre, le travail du vocabulaire et le sens véritable de ce qu’on est en train de dire – étant entendu qu’on ne parle pas des péripéties du récit mais bien de sa signification profonde. De ce point de vue, le style de Céline Minard, c’est du caviar de Crimée et Le Grand Jeu un chef d’œuvre.
Pour pleinement savourer ce texte extraordinaire, il vaut mieux ne pas trop en savoir. Y pénétrer comme on fait le premier pas d’un chemin inconnu vers un invisible sommet. Y avancer pas à pas. Page à page. Laisser le mystère du chemin apparaître, s’épaissir, quelques fois se résoudre – croit-on – en un paysage majestueux avant, au détour d’un rocher, de repartir de plus belle, abrupt et rocailleux. Le mystère : voilà peut-être le vrai moteur du roman de Céline Minard. Le mystère est à la fois une promesse et une menace. Sa simple présence qui plane sur le livre comme un vautour contredit les pensées de la narratrice. Lectrice, lecteur, ne te détourne pas : c’est dans cette contradiction que se niche toute la richesse de ce qui est – indéniablement – une œuvre contemporaine majeure. Quant au titre, mystère suprême, il te faudra atteindre le sommet pour en contempler la profondeur. (P. M.)

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Entre désir et révolution, le superbe roman de Mathieu Riboulet

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C’est un récit de 135 pages, à peine, mais dont la puissance frappe par sa farouche détermination à témoigner d’une époque révolue, par le rythme soutenu des phrases —certaines répétées tout du long, ressassement rageur —, le crépitement des mots qui fusent comme des balles de mitraillettes.

Dans la France des années 70, un adolescent découvre le trouble de l’attraction du corps des hommes, la force du désir sexuel qui l’envahit et qui le porte. Dans le même temps, le jeune homme s’éveille à la conscience politique, conscience du monde où les formidables aspirations à l’émancipation des peuples, des corps et des esprits régénérées par mai 68 se radicalisent dans la lutte armée et subissent la répression sanglante des appareils étatiques : les Brigades rouges, en Italie ; la Fraction armée rouge, en Allemagne.

Ce fut une époque intense, de jouissances insensées, d’espoirs inouïs, de désirs sublimes, où l’exaltation des sens côtoie la peur, le rire et la rage. Une époque insolente qui prendra fin au début des années 80, années Thatcher, pour ce qui est de la politique, années sida, pour ce qui est du sexe.

Mathieu Riboulet n’est ni juge, ni historien. C’est en écrivain qu’il témoigne et rapporte « les petits fragments de choses qui ont été et de ceux qui les ont faites ». Entre les deux il n’y a rien est le témoignage radical d’une époque où le désir était révolutionnaire, aussi bien que l’affirmation épatante de ce que peut la littérature.

Rien ne me dégoûte comme le voile d’ironie qu’on jette sur ces années, l’entourloupe politique, morale, intellectuelle qui les transforme en une espèce de comédie dont l’esprit français aurait évité qu’elle ne dérapât dans le sang comme le firent nos voisins allemands et italiens, les premiers trop lourds, les seconds trop légers, conformément aux lieux communs des peuples de l’Europe, comédie qu’on aurait rapidement considérée avec recul, esprit critique, autodérision, une fois les esprit ressaisis et Mitterrand élu.

(O.V.)

 

 

 

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Ecrire à tombeau ouvert

crash-test-claroLe nouveau roman de Claro n’est pas le cadeau de Noël idéal pour votre tonton Jean-Claude. Mais si, vous savez bien, celui pour qui la musique classique commence à Richard Clayderman et s’achève à André Rieu. Pas plus que pour votre marraine Micheline, celle qui trouve que le nouveau disque de Francis Cabrel est vraiment très rock. Non, non, non et non, le nouveau roman de Claro ne plaira pas à ceux qui choisissent toujours et exclusivement des beignets de porc à l’aigre-douce quand ils vont au restaurant chinois. Ni à ceux qui restent toujours à l’arrière dans les concerts pour ne pas se sentir trop serrés dans le public. Ou à ceux qui ont peur de mettre les pieds dans le centre d’une ville parce qu’ils pensent que des mendiants et/ou des étrangers en situation irrégulière vont forcément les dépouiller. Si vous lisez ces lignes, n’offrez pas le nouveau roman de Claro à ces personnes dans votre entourage. Et si vous vous reconnaissez dans ces quelques exemples, mieux vaut passer votre chemin, à moins d’avoir un goût particulier pour les chocs thermiques: si on n’aime pas quand ça pique, on évite de prendre le plat avec trois piments dessinés sur la carte. Par contre, si vous êtes de ceux qui préférerez toujours une bonne trappiste à six Kronembourg, qui échangez une suite dans un cinq étoiles à Monaco contre une remise au bord de l’Amazone, si vous n’avez pas peur de vous enfiler quelques alcools frelatés tout droit sortis de caves interlopes en Bulgarie ou ailleurs, que vous n’êtes pas contre vous faire un peu bousculer du côté de la langue et du vocabulaire, et que vous pensez que la littérature n’est pas faite pour vous brosser dans le sens du poil, et enfin que les cadavres, le strip-tease et la masturbation adolescente ne vous effraient pas, alors ouvrez grands les bras et accueillez avec excitation Crash-test, le nouveau roman de Claro.

Je vous le dis tout net: les bruits qui courraient autour de ce nouveau Claro n’étaient pas tous très positifs. Dans ce métier, il faut laisser traîner ses oreilles mais ne pas hésiter à jeter aux orties ce qu’elles ramassent. C’est autant par sympathie pour le bonhomme que par intérêt pour son œuvre d’auteur, de traducteur et d’éditeur que je me suis lancé dans la lecture, et c’est peu dire que j’en ai été récompensé. Crash-test est le roman de trois solitudes. Solitude d’un technicien chargé de réaliser ces fameux crash-tests de voitures avec, à la place des mannequins que nous connaissons aujourd’hui des cadavres (le récit se déroule au début des années septante), des gens que personne ne réclame et qui meurent une deuxième fois au volant de véhicules projetés à grande vitesse sur des murs. Solitude d’une strip-teaseuse, objet de fascination pour ces hommes qui, de leur cabine, l’observent se dénuder et dont elle ne voit que la braise d’un cigarillo. Solitude d’un adolescent qui trouve dans l’onanisme compulsif une issue à l’oppression d’une cellule familiale marquée par l’abus d’alcool, les voix rauques et l’odeur du tabac froid. Trois histoires, trois chemins dont on suppose qu’ils vont se croiser, trois partis-pris narratifs, faits de jeux typographiques, de déstructuration des agencements du texte (comme dynamité, explosé contre un mur, balayé par un mouvement de hanche dénudée ou secoué par une main fébrile le long du vit), d’énumération et de compte à rebours des chapitres, bref, de mises en scène formelles qui agissent sur le récit comme autant de tanins modifiant le goût complexe d’un vin d’exception.

Claro écrit des romans d’aventure – l’aventure de la langue, s’entend. Lire un roman de Claro, c’est lui emboîter le pas dans une jungle où il progresse à coups de machette, immergés dans une végétation inquiétante et vénéneuse. On explore les possibilités de la narration, de la phrase, du mot. La jungle n’a pas de sentiers tracés et quelques fois Claro semble s’égarer, prendre le mauvais chemin. Dans les livres de Claro, il y a toujours l’un ou l’autre moment où il semble plus laborieux, où l’exercice de faire avancer un récit lui pèse car c’est une contrainte qui englue sur son écriture libre et exploratrice. Mais ces passages révèlent aussi à quel point Claro romancier est en perpétuelle recherche. C’est sans doute la qualité première qu’il faut à ses lecteurs: penser que la littérature est affaire d’expérimentation, de sauts dans le vide et d’acrobaties sans filet. Ce qui n’exclut évidemment pas le récit mais impose de le regarder se faire décaper par un acide littéraire particulièrement corrosif, et d’y prendre du plaisir.

Alors oui, lire Claro offre des récompenses. Par exemple, lire Crash-test vous offrira quelques-unes des plus belles et fortes pages qui se puissent lire sur le sexe et la domination. Un échantillon : « Mes chers pornographes, mes coûteux pornographes, mes pères, frères et oncles, mes petits soldats aux mains palmées par la peur. Et pourtant qui parmi nous oserait ne serait-ce que s’essuyer le con avec une seule de vos fiertés? Laquelle d’entre nous oserait extraire de sa matrice l’ancêtre constipé de vos peurs viscérales? Savez-vous, savez-vous seulement de quelle rage sont faits en nous les archanges qui vous pardonnent vos ruts? » La littérature française n’a pas tant d’écrivains doués d’un tel sens du rythme et de la prosodie (par-dessus tout, appliquant cette langue naturellement poétique et abrasive à des personnages de peu de choses, des humains des marges, évoluant sur le parapet qui sépare leur propre existence du vide) qu’on puisse se passer de lire Claro, de le suivre avec confiance, en sachant que quelque tortueuse que soit la route, c’est celle de la littérature, celle qui restera.

Cela dit, si vous préférez vraiment les beignets de porc à l’aigre-douce, la rentrée littéraire en regorge. (P. M.)

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Yves Ravey : Sans état d’âme mais avec humanité

Puvoirs_N° 119Les romans de Yves Ravey fouillent les interstices, les lieux invisibles et les anfractuosités de la vie: les banlieues résidentielles, les petites villes provinciales, les lotissements le long de routes sans âme, bordées de bars et de magasins agricoles, où le crépi jaunâtre mais défraîchi des maisons semble seul rompre la grisaille, où les restes d’une vie rurale côtoient tant bien que mal les stigmates hideux de la modernité, panneaux publicitaires et centres commerciaux. Voilà le décor. Dans la littérature française, ces lieux-là n’intéressent pas grand monde, pas plus d’ailleurs que leurs habitants, des petites gens, comme on dit. Des jeunes femmes grandies sans perspectives et devenues serveuses, ou go-go dancer ou caissières payées au smic. Des hommes, ouvriers agricoles ou manutentionnaires. Des gens à qui on ne prête pas d’ambition, nés là et restés là, dans l’ennui et le désœuvrement parfois, ou dans une routine qui place les insatisfactions, les désirs et les renoncements désabusés sous l’éteignoir. C’est ce que les journaux et les hommes politiques appellent « le peuple »: des gens ordinaires supposés ne pas avoir d’histoires.

Des histoires pourtant, il y en a. Il suffit d’aller rôder du côté de la limite, là où des conditions sociales qui ne sont pas la misère mais moins encore l’opulence font le terreau des plans foireux et des coups tordus, où peuvent, faut pas grand chose, s’émousser la morale et la loi.

Ainsi de Sans état d’âme, paru aux éditions de Minuit. Gustave est chauffeur poids lourd à l’international. Il vit seul dans une maison en bordure d’un champ de maïs; son père est mort et sa mère démente, qui ne sortira jamais de sa maison de retraite. Stéphanie, sa voisine, fait appel à lui pour retrouver la trace de son fiancé américain, John Lloyd, soudainement disparu et dont on se demande bien ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu de Lorraine. Gustave est amoureux de Stéphanie depuis l’enfance, et puisqu’il est en vacances, il accepte. D’autant plus que la mère de Stéphanie, propriétaire de la maison, est bien décidée à l’expulser pour raser la masure et se lancer dans un projet immobilier. Gustave a peut-être pas mal de choses à gagner dans cette histoire, et quelques autres à cacher.

Ravey excelle à donner à son récit un faux air de roman noir, où presque rien ne se passe, où dès lors chaque petit événement suscite un doute, une piste, un questionnement. C’est du suspense sans aucun effet de manche, bâti sur un bruit blanc interrompu çà et là par un cliquetis suspect, qui suggère que les personnages en savent un peu plus long que nous, juste assez pour nous donner l’inconfortable impression d’être dupés sans jamais en être certains. Du travail d’orfèvre, de la dentelle, pour user de métaphores éculées.

On a souvent dit de Yves Ravey qu’il est un auteur simenonien. C’est vrai. Même intérêt pour les gens « sans importance ». Même représentation des vices d’une petite (ou très petite) bourgeoisie de province. Même écriture dépourvue de falbalas stylistiques. Pourtant tout cela ne serait que vague ressemblance si Ravey n’avait fait sienne la devise de Simenon: comprendre et ne pas juger. Yves Ravey entraîne le lecteur dans cette zone fangeuse où vacillent les principes les plus fermes, et si les magistrats ont quelque utilité dans la société, c’est le privilège de la littérature de plutôt les envoyer se faire pendre et de substituer au code pénal le regard d’un humain sur un autre, bien incapable de dire comment il aurait agi à sa place. Le refus du jugement passe aussi chez Ravey par l’usage crucial qu’il fait de la langue. Souvent, l’écrivaillon (et il y en a!) voulant faire parler des personnages populaires, qu’on imagine débordant d’expressions régionales et d’accents, choisit de leur mettre en bouche un argot que plus personne ne parle mais qui dégage un petit fumet des bas-fonds, ou pour les plus audacieux de truander Céline et de singer un langage oral sensé donner l’expérience réaliste du parler prolétaire. Dans les deux cas, c’est de l’art pompier, de l’académisme sentant le mépris de classe à plein nez. Au contraire, les personnages de Yves Ravey s’expriment dans une langue affranchie de leur supposée condition sociale. Pas d’expressions frelatées placées là pour se la jouer authentique, tels des Apollons en plâtre dans un restaurant grec. La langue des personnages, la langue de Gustave, puisqu’il est le narrateur, est une langue blanche, comme on dit une écriture blanche, sans fard, sans effet de style mais sans rien retrancher à la syntaxe. C’est pour cette raison sans doute que se dégage une telle humanité des romans de Yves Ravey. Parce que la langue qu’il emploie s’approche au plus près de la vérité intérieure de ses personnages, laquelle vérité n’a pas d’accent, ne fait pas d’erreur grammaticale, ne bafouille pas et n’a que faire de paraître populaire. Cet immense respect dans sa manière de faire parler ses personnages fait de Yves Ravey un auteur parmi les plus appréciables dans le paysage contemporain, et des personnages eux-mêmes, des êtres incarnés qui longtemps nous accompagnent et sèment en nous le doute. C’est très rare, et donc précieux. (P.M.)

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Encore rêver de l’Orient

Boussole2Face au flot torrentiel d’horreurs que déversent chaque jour les journaux, dans ce monde stupéfié par le déchaînement de violence au Proche et au Moyen-Orient, il est grand besoin de livres qui choisissent la lumière plutôt que la nuit, l’amitié de préférence à la peur, et tordent le cou aux fantasmes régressifs et droitiers d’une forteresse européenne isolée du monde barbare, qui devrait tout le bien qui l’habite à elle-même et tout le mal aux autres, ces allochtones au teint brun, ces mahométans moyenâgeux qui tant nous épouvantent aujourd’hui. Il faut des livres qui regardent l’arbre aux racines, et redisent aux lecteurs tout ce que nous devons à ces Autres, qui répètent encore une fois que nous sommes terre de métissage – depuis toujours – et plus encore, que notre culture en est le produit. Il faut dire et redire encore ces évidences pour effriter petit à petit la tentation du repli et saper les bases du racisme, refuge des ignorants et des salauds. Oui, de tels livres sont aujourd’hui de l’ordre du nécessaire : le pain et le vin de nos idées. Encore faut-il qu’existent des écrivains capables de prendre ces sujets à bras-le-corps, de les irriguer de leur savoir et de les porter sur la place publique. C’est déjà beaucoup. Faire oeuvre de littérature est un luxe.

Mesurons donc notre chance : à tous ces égards, le nouveau roman de Mathias Enard est un texte important. Mais pour en parler, citons d’abord quelques images, multiples, entremêlées : la beauté des céramiques d’Ispahan ; Lawrence d’Arabie dans les sables du désert ; les jardins du Generalife à Grenade ; cent mille Iraniens dans les rues de Téhéran se libérant de la dictature (et malheureusement en installant une autre) ; les vestiges de Palmyre, Pétra et les pyramides d’Égypte ; une tente de bédouins auprès d’une oasis ; le bleu de Samarkand ; une caravane chargée d’épices qui traverse l’Afghanistan ; l’appel du Muezzin dans Bagdad ; Richard Burton déguisé en riche marchand qui entre dans Médine ; des joueurs d’oud, de kanone, de rebeb, de guembri, de luth ou de tabla, leur musique envoûtante, dans le parfum des orangers en fleurs ; quelques vers d’Omar Khayam célébrant le vin et l’amour.

Autre image : un groupe d’hommes et de femmes, quelques enfants, titubant sur une plage de Kos, miraculeusement débarqués vivants de canots pneumatiques. Hagards. Au journaliste qui leur tend un micro, à la caméra qui cadre leur visage brûlé par le vent et le sel, ils disent qu’ils viennent d’Alep. Ils disent qu’il n’y a plus rien à Alep, ils disent qu’ils ont tout perdu, des amis, des parents, leur maison, leur travail, tout, puis, empoignant quelques sacs et un couffin, presqu’à pieds nus, encore engourdis par les jours entassés dans des barques prêtes à couler, ils commencent à marcher, au coeur tiède de la nuit, vers la ville la plus proche, à six ou sept kilomètres, où personne ne les espère. C’était au journal télévisé ce soir. Mais cela y était hier aussi, et le sera demain, le jour d’après et longtemps encore.

Une dernière image : des fous de noir vêtus qui tranchent des gorges jusqu’à décollation, violent les femmes yezidies, jettent des hommes du haut des toits, en lapident d’autres ou les brûlent vifs.

Alors que notre monde s’enfonce dans la peur de l’Autre et que cette dernière image avale toutes les autres comme un trou noir attire à lui toute lumière, au point que nombre de nos compatriotes en viennent à confondre les victimes et les bourreaux, réclamant de fermer les frontières et de noyer les survivants dans la Méditerranée – en tout cas de les abandonner à leur sort – Boussole fait office d’antidote aux simplismes et approximations de ceux qui voient dans l’horreur qui se déroule en Syrie et en Irak l’occasion rêvée d’affirmer de rejet de l’Arabe, du Perse et du Berbère et de tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l’Islam. Par son érudition généreuse, Boussole rappelle que l’Orient fut pendant des siècles le réceptacle de nos rêves d’aventures et de nos fantasmes, de nos envies d’ailleurs bercées de ces noms merveilleux, Assouan, Beyrouth, Damas, Kandahar, Aden ou Bānyās, à eux seuls promesse d’une vie exaltante. Boussole dresse le portrait des femmes et des hommes, savants ou militaires, artistes, aventuriers, bien ou mal intentionnés, amoureux sincères ou colonisateurs âpres au gain, partis d’Europe pour fixer leur existence dans les sables, parce que ces territoires étaient chargés d’un imaginaire de sensualité et d’étrangeté, investi de tous les possibles. Mieux encore, Mathias Enard s’attache à dire tout ce que nos cultures européennes, si fières de leurs propres accomplissements, doivent aux métissages et à des siècles de frottements avec ceux que le bon peuple d’Europe ne voit plus aujourd’hui que comme un ramassis de terroristes fanatisés. Boussole est un livre gourmand de l’Autre, ébloui par la Beauté de la poésie persane, par l’élévation de la musique arabe, par la philosophie, l’architecture, l’esprit riche et joyeux des hommes et des femmes qui habitent ces pays, par les mille nuances de ces merveilles que nous ignorons bien souvent, persuadés que nous sommes de notre propre grandeur.

Du roman, il suffit de dire qu’il s’agit de l’histoire de Franz Ritter, musicologue autrichien insomniaque, et Sarah, universitaire française lumineuse, tous les deux orientalistes. Disons qu’il y a une longue insomnie, et une histoire d’amour inaccompli. Disons qu’il n’y a là qu’un prétexte pour Mathias Enard à nous faire rencontrer des écrivains, des poètes, des musiciens, des soldats, des espions, des peintres, des archéologues, à explorer tous ces chemins qui mènent à l’est, dans la direction qu’indique en son âme cette boussole obsessionnelle. Ces chemins-là ne s’empruntent pas sans qu’on ne se charge d’un lourd sac de nostalgie et de mélancolie. Car Franz, comme d’ailleurs Mathias Enard, est trop amoureux de l’Orient pour le regarder souffrir comme il souffre aujourd’hui. Pour supporter de voir les Syriens pris en étau entre deux tyrannies meurtrières ; pour accepter que des amis et des lieux aimés soient anéantis à jamais ; pour voir Palmyre, survivante depuis deux millénaires, dynamitée par des imbéciles ignares et malfaisants ; pour voir Téhéran asséchée de sa vitalité ; pour regarder, surtout, se dresser un peu plus haut chaque jour un mur d’incompréhension entre des cultures autrefois si entremêlées, un mur que fondent l’ignorance et la peur.

Cette nostalgie des êtres et des lieux, cette mélancolie face au désastre, suffirait-il de les dissoudre dans l’opium, cet autre rêve oriental, très présent dans Boussole ? Vous souvenez-vous de la scène finale du chef d’œuvre de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique ? Noodles, le personnage joué par Robert De Niro, refuse de tuer Max, son ami d’enfance, un truand comme lui, devenu sénateur, qui l’a pourtant trahi et qu’il croyait mort par sa faute depuis trente-cinq ans. Si Noodles refuse, c’est par fidélité à l’ami que fut Max, par nostalgie de cette amitié inconditionnelle. Des images de leur jeunesse remontent à sa mémoire. Ensuite, par une ellipse d’une grande beauté, c’est un Noodles bien plus jeune que l’on voit entrer dans une fumerie d’opium du quartier chinois de New York. On le regarde s’installer, retirer son imperméable, se déchausser. L’employé chinois lui prépare la longue pipe. Noodles s’allonge, place l’opium au-dessus de la flamme d’une lampe et aspire longuement la fumée. Quelques instants plus tard, son visage s’éclaire d’un sourire d’enfant, un sourire d’un autre monde, hébété, dénué de toute ironie, de tout cynisme, le sourire d’un homme entré dans ses souvenirs heureux par la porte des visions opiacées.

Mathias Enard est comme Noodles : habité par une amitié qui ne se déconstruit pas, qui ne se peut trahir. Pour autant, de voir l’objet de son amitié s’autodétruire et laisser parler ses instinct meurtriers ne peut que rendre sombre. Car l’Orient de Mathias Enard n’est pas qu’une terre onirique et poétique. C’est aussi un univers perclus de tensions et de contradictions, violent, parfois brutal, injuste souvent et soumis par quelques-uns à une religion pervertie. Si Boussole est un grand livre nostalgique, c’est aussi parce qu’il contemple le rêve de sociétés orientales apaisées, dont il est peu probable que nous voyions l’avènement de notre vivant, autant que la possibilité d’une coexistence chaleureuse qui semble s’éloigner comme un navire emporté par les vents déchaînés d’une tempête incontrôlable.

L’opium en ses fumeries ne se rencontre plus de nos jours, alors peut-être Mathias Enard trouve-t-il quelque réconfort dans la littérature, celle qui transpire de chaque page de Boussole, par exemple, car il réalise ici un tour de force. Ce qu’il faut d’érudition pour nourrir un tel livre, qu’il s’agisse d’histoire, de sociologie, de musicologie, de linguistique, d’histoire de la littérature, en français, en allemand, en arabe, en persan, en espagnol, bref, cette incroyable somme de savoir, pourrait écraser sous son poids toute poésie, rendre illisible les mots les plus simples, éloigner le lecteur et l’exiler dans sa cellule d’ignorance. Bien des écrivains se frottant à un roman aussi ambitieux se gaveraient de documentation et ne régurgiteraient qu’un indigeste pensum. Mathias Enard donne tout le contraire : un livre généreux, riche comme une table de fête, intelligent et invitant le lecteur à partager son intelligence. Il y a quelque chose du repas de la fin du Ramadan : un moment de partage, joyeux malgré la fatigue et l’usure. C’est donc un livre d’amour. Amour de Franz pour Sarah. De Mathias pour l’Orient. Amour pour notre passé commun, si riche, si insoupçonné. Amour qu’il faut espérer communicatif : accrochons-nous au peu d’espoir qu’il reste. (P. M.)

PS : Soyons lucides : Boussole ne sera pas lu par celles et ceux qui tous les jours se répandent un peu partout, et d’abord anonymement sur les réseaux sociaux, en petites phrases racistes, en appel au rejet, quand ce n’est pas carrément en appel au meurtre. On peut au moins espérer que les apprentis sorciers, crétins patentés, politiques opportunistes et malodorants (coucou, Nadine Morano, Alain Destexhe et les copains) ou journalistes de fosse septique (coucou, Sudpresse), en entendront un peu parler quand, à coup sûr, Mathias Enard se retrouvera en bonne position pour obtenir un prix littéraire prestigieux. En attendant, n’hésitons pas à leur en communiquer quelques citations comme celle-ci : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas. » Il y en a beaucoup d’autres. De quoi noyer plus d’un compte Twitter.

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De la littérature dans le moteur

surequipee courtoisBien, je vous raconte un peu ma vie. J’ai une voiture. Tout le confort moderne. Sensuelle. Volant recouvert d’un cuir racé et doux sous la paume. On se parle, elle et moi : Bluetooth. Quand mon téléphone sonne, je lui demande de décrocher et elle me passe la communication sans que j’aie à lever le petit doigt. Elle connaît tout de la météo, la circulation, l’emplacement des stations d’essence et des restaurants. Elle me dit quand elle a soif. Je l’aime beaucoup. Parfois je repense à la Toyota de mes parents quand j’étais enfant. Intérieur en skaï noir. Pas de ceinture à l’arrière. Pour les longs voyages, nous emportions un poste de radio avec nous. Je passais l’antenne par la fenêtre entrouverte et il fallait chercher la bonne fréquence au rythme des régions traversées.

Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.

Souvent j’essaie de lui faire plaisir. Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée, à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles, de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité. Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs (d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas dotée d’un langage articulé.

Tu l’as compris, ma germanique automobile à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.

Comme nous avons ri en imaginant ce monde à venir où la voiture deviendrait presque une personne, et où les hommes tomberaient pour ainsi dire amoureux de leurs machines ! C’est la littérature qu’elle aime ! J’ai bien senti sa reconnaissance. Lorsque j’eus lu la dernière phrase, il me sembla que le moteur tournait mieux, que les gaz s’échappaient harmonieusement, et nous fîmes un créneau parfait. J’ai laissé Suréquipée dans la boîte à gants. Je sens que ce livre nous fait du bien. (P.M.)

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