Caillasser l’enfance avec Aurélie William Levaux et Christophe Levaux

Je m’en voudrais de révéler ce qui se cache sous le tas de pierres si parfaitement construit par Aurélie William et Christophe Levaux, si tant est qu’un tas de pierres puisse être construit plutôt que jeté là, si tant est qu’il cache quelque chose en son cœur, ou sous lui, à moins que ce ne soit plus exactement sous la surface du sol et qu’il marque un emplacement comme la pierre tombale une sépulture, bref ce serait vache, sinon criminel, d’en révéler la nature avant que vous ne lisiez ce roman, et qu’ainsi vous sachiez de quel tas de pierres il s’agit – car si ce livre n’est pas affaire de suspens, le tas de pierres, lui, en contient un peu, et cette dose intrigante est comme l’âme d’un violon, fragile et fine languette de bois qui donne à l’instrument son identité et dont l’absence changerait tout. Ça ne m’empêchera pas de filer la métaphore du tas de pierre, cela dit, par paresse intellectuelle sans doute, ayant trop la flemme pour en filer une autre.

Pour éviter de dévoiler quoique ce soit du tas de pierres en question, imaginons-en un autre. Balayons sans nous y attarder les tas de pierres à notre disposition : montagne de gravier avant réfection routière, non ; gravats d’un immeuble après destruction, gaz ou bulldozer, non et non… Ah ! J’ai trouvé ! Un cairn, ce petit amoncellement de cailloux posé le long des chemins par la confrérie des  randonneurs pour indiquer la piste à suivre. Voici donc un tas de pierres très convenable. C’est un jalon, un signe qui n’est pas le chemin, mais qui le marque, lui donne sa nature de chemin à travers l’épaisseur de la forêt. Eh bien, voilà : le tas de pierres d’Aurélie William et Christophe Levaux est de l’ordre du cairn. Du jalon, donc. Il dit quelque chose de ce tournant de la vie, entre la grande enfance et la jeune adolescence, quand les yeux qui regardent le monde autour commencent à se déciller, quand ils jettent un regard plus cru et désabusé sur la famille, le milieu, la vie même. Ces quelques mois où se fissure le voile d’enfance qui recouvrait tout, parents et paysages, est le bouillon primitif où mijote la personnalité des êtres. Certains en sortiront aveuglés et conformes. D’autres, écœurés et revanchards. D’autres encore, éveillés et caustiques, comme Aurélie et Christophe, ce qui leur permet aujourd’hui d’écrire un texte lucide et intègre sur ce qu’ils étaient et ce qu’ils ont vécu.

Pas de grande aventure, juste la poisse de grandir en se sentant décalé, anormal, bizarre, mal fagoté, accablé de désir et de sexualité maladroite – quand on ne la croit pas maladive – et désespérément puceau.  D’être empêché par le corps qu’on traîne et qui se porte de travers comme une veste mal taillée. De chercher à exister aux yeux des autres en rejetant la façon dont on existe pour ses parents. Le tout sur fond de campagne abandonnée, entre la mine qui a fermé et les quartiers résidentiels pour petits-bourgeois. Le récit à deux voix que font les Levaux sœur et frère de cette soupe de malaise est d’une totale honnêteté, ce qui se sent à la moindre phrase, et ce qui suffirait à en faire une œuvre rare et précieuse sur cette période de la vie si souvent labourée par quelques tâcherons de la littérature. Mais, divin cadeau, il gagne encore en force par l’humour acide qui passe au désherbant la moindre trace de nostalgie, et qui est avant tout dirigé contre eux-mêmes, personnages ridicules (et donc attachants) en qui tous peuvent se reconnaître. Ils ont sur eux-mêmes le regard que peu d’entre nous osent avoir – et osent écrire, moins encore. Et ce regard est vivifié par une langue intraitable, qui pose les mots sur les êtres sans craindre leur effet blessant, sans ignorer le pouvoir décapant de leur ironie.

Posons-là que Le tas de pierres (éditions Cambourakis) est un jalon dans l’œuvre d’Aurélie William et Christophe Levaux. Posons que nous tenons-là deux artistes de grande envergure, d’une sensibilité à laquelle un style remarquable fait justice. Posons-là quelques cailloux pour marquer l’étape : c’est un grand livre, il faudra s’en souvenir. (P.M.)

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Lu du dehors – Le livre que je ne voulais pas écrire (Erwan Larher)

lahrer_plat1_2Attendez, nous allons parler de littérature, mais d’abord, un préambule.

J’ai rencontré Erwan Larher en janvier 2015 dans une librairie parisienne amie, à l’occasion d’une remise de prix. Je ne le connaissais pas, n’avais lu aucun de ses livres. Il ne s’en est pas formalisé. Il suffit parfois d’une heure à discuter autour d’un mauvais vin pour, d’emblée, trouver un type sympathique. Avec qui on peut, dès la deuxième phrase échangée, y aller d’une vanne brutale, de celles qu’on ne se permet pas toujours avec de vieux amis. Un bon mot pour lequel on tuerait, comme on dit. De l’humour très noir. Et lui de répondre sur le même ton.

Juste une heure, quelques verres, quelques vannes. Un type dont on se dit qu’on aura plaisir (au futur de l’indicatif, conjugué de la certitude) à reprendre un verre avec lui, à l’occasion. La promesse de lire ses livres (loin d’être tenue). Puis c’est tout : un train à prendre.

Nous sommes restés en contact – magie contemporaine des réseaux sociaux.

Le 13 novembre 2015 au soir, arrive ce que l’on sait, dans le quartier de presque tous les gens que je connais à Paris. Circule le nom d’Erwan, qui est au Bataclan, et n’a pas son téléphone avec lui. Les amis communs n’ont pas de nouvelles. C’est juste un type que j’ai trouvé sympathique, quelques mois auparavant. Tout de même, j’aimerais reprendre un verre avec lui (au conditionnel, conjugué du doute). Je l’espère sain et sauf. Je le lui dis, comme des dizaines d’autres, sur le réseau. Quand je tombe de fatigue, vers quatre heures du matin, on ne sait toujours rien de ce qui a pu advenir de lui. Quelques heures plus tard, au réveil, soulagement : une balle dans le cul, mais vivant.

Quand il passera par les affres de l’après, il décidera de ne rien en dire, ou très peu, de ne pas « témoigner ». Il refusera les invitations à devenir le rabatteur d’une presse voyeuse et putassière – ce qui a, pour ma part, ajouté à la sympathie qu’il m’inspirait.

Voilà pour le préambule.

Et voici que les éditions Quidam publient Le livre que je ne voulais pas écrire.

Soit l’histoire d’un type qui assiste à un concert de rock et prend une balle de kalachnikov. Comme, ce soir-là, beaucoup d’autres personnes autour de lui. Beaucoup en meurent. Pas lui. Il se recroqueville de douleur. Ne sait pas ce qui lui arrive. N’imagine pas l’ampleur de ce qui se produit autour de lui. Il se trouve que ce type est écrivain.

Il se trouve qu’en plus d’être écrivain, il est le seul écrivain présent dans cette salle du Bataclan (du moins qui l’était déjà avant). Comment, quand on est écrivain, le seul écrivain présent, comment éviter d’écrire sur ce qui s’est passé ? Comment tourner autour de cette déflagration entendue par des millions de personnes pour continuer, comme si de rien n’était, à écrire, sans auparavant carotter la plaie ? C’est le sujet du livre, et c’est sa noblesse. Car la réponse est celle-ci : sans doute ne peut-on l’éviter, mais il faut alors trouver la manière de le faire, savoir sur quoi braquer le projecteur. Ne pas transformer le drame intime en vitrine doloriste. Ne pas chercher l’apitoiement. Ne rien écrire qui tirerait gloire d’avoir été là, car aucune gloire n’existe en cette matière, seulement le hasard et les questions vertigineuses qu’il pose – à commencer par qui vit, qui meurt ? Seule option, selon ses propres termes : faire un objet littéraire. La maudite échappatoire de l’écrivain.

L’exercice est extrêmement difficile. À réaliser et à assumer. Ne serait-ce que parce que la moindre plainte pourrait sembler outrecuidante alors même que la condition pour l’émettre est d’être vivant, blessé mais vivant, quand d’autres ont perdu beaucoup plus, le mouvement, l’amour, jusqu’à la vie. Aussi parce qu’esthétiser le drame serait déplacé.

Je l’avoue : si l’auteur craignait d’écrire ce livre, je craignais de lire. Parce que le type m’est sympathique. Parce que marcher sur un fil tendu au-dessus d’un précipice est risqué, et le Bataclan est un précipice insondable sous les pieds de l’écrivain funambule. On ne veut pas voir tomber un type sympathique.

Cette crainte n’avait pas lieu d’être. Il m’aurait suffi de repenser aux vannes brutales et à l’humour noir.

Erwan Larher trouve un équilibre remarquable entre le récit des événements – vécus par lui et, au moyen d’un jeu de champ-contrechamp, par ses proches dont les textes, tous intitulés « Vu du dehors », s’immiscent dans la narration –, le dévoilement intime des souffrances qui suivront, et la réflexion sur le rôle de l’écrivain, son statut, l’infernale double-contrainte de la conscience qui impose l’écriture et l’interdit en même temps, les doutes sur l’œuvre en gestation et sur sa pertinence. Comme Erwan Larher est un chic type, il mâtine tout cela d’autodérision. Il ne tire pas de grande leçon sur l’obligation du bonheur. Ne fanfaronne pas. N’impose pas davantage au lecteur une modestie de pacotille. Il y a du narcissisme dans le récit de ce qu’il a vécu – pourquoi le cacher ? – qu’il contredit souvent par un auto-dénigrement plutôt comique. Ce balancement perpétuel entre gonflement et crevaison de l’égo, il en prend acte, en plaisante, l’utilise pour réfléchir à ce que cela signifie d’utiliser la peur, la douleur, et même « l’événement historique » comme matière pour un objet littéraire. Il n’a pas cherché à être au cœur du réacteur mais il y était. Qu’en faire ?

Ainsi peut-on rassurer Erwan Larher : c’est bien un objet littéraire qui sort de cette histoire. Pas un témoignage. Pas une putasserie racoleuse. Un objet littéraire qui se définit par la recherche d’une position (par définition inconfortable, comme le seront toutes celles qu’il essaiera d’adopter pendant que guériront les plaies à son fondement). Qui ne rechigne pas à jouer de l’humour mais aussi, et c’est très réussi, du suspense, quand il s’agit d’aborder des questions qui semblent ridiculement secondaires mais sont, en réalité, au cœur du sujet : Erwan rebandera-t-il et que sont devenues ses santiags ? Car à la fin, la question que pose à l’écrivain le fait d’avoir été là, d’avoir vécu cela, n’est-ce pas de savoir ce qui reste de lui, et comment ce reste, tout ce reste, pour l’avenir, fonde et nourrit une œuvre ? (P. M.)

Rencontre avec Erwan Larher à Livre aux Trésors, jeudi 21 septembre à 18h30.

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L’Enfance unique et la langue première de Frédéric Saenen

saenen enfance01Les superlatifs sont des faux-amis et les envoyer à l’avant-garde n’est pas un cadeau mais quand on a sous les yeux un texte de cette qualité, il faut seulement admettre qu’il nous cloue sur place, nous coupe le souffle et s’impose pour ce qu’il est : un chef d’œuvre. Oh ! je sais bien, le mot est galvaudé. On l’a vidé de son sens. Et bien je mets mon billet que ce texte, L’Enfance unique, de Frédéric Saenen (Weyrich, collection Plumes du coq), pour peu qu’on lui donne l’écho qu’il mérite, va rester, non seulement dans la littérature belge, mais au-delà.

Si ce livre est aussi enthousiasmant, c’est d’abord parce que le récit autobiographique et intime de cette enfance est à la fois pudique et intègre dans son dévoilement, dans l’exposition des blessures, des faiblesses et des douleurs, aussi de ces sales petits moments que l’on pense honteux, qui accompagnent le chemin de l’enfant et de l’adolescent et que d’ordinaire, on cherche à garder secrets, enfouis dans le placard de l’érotisme en formation. Frédéric Saenen raconte cette enfance de fils de fille-mère, petit-fils d’un homme bon, ouvrier flamand de naissance et qui parle wallon, qui a donné ses nom et prénom à ce petit-fils adoré, comme pour ancrer fermement ses deux pieds dans une généalogie chargée d’amour et faire la nique à cette moitié d’arbre qui manque à l’histoire. C’est une enfance de fils unique et de petit-fils unique, dans les restes d’un coron, dans les restes d’un milieu populaire et ouvrier qui bientôt ne sera plus le même, quand aura disparu ce bain primitif poisseux des derniers mineurs et du charbon qui longtemps fit la vie, des pigeonniers et de l’odeur âcre des fientes qui était la passion de ces gens de peu. Le balancement entre l’introspection sans filtre de l’enfant devenu adulte, construit sur ses fragiles cicatrices, et l’évocation de cette fin d’époque ancienne, comme un dix-neuvième siècle se traînant jusqu’en 1980, est non seulement bouleversant mais surtout tout à fait neuf dans une littérature belge qui peut manifestement dire une expérience régionale sans se vautrer dans le régionalisme, et que je place, oui, aux côtés d’un Eugène Savitzkaya ou d’un William Cliff.

Si je mets en avant ces références flatteuses, ce n’est pas en vain. Car l’autre et principale raison d’admirer ce texte, c’est la langue stupéfiante que Frédéric Saenen y travaille. Comme chez tous les enfants de Jacques Izoard, et Frédéric Saenen en est un, la langue littéraire ne peut se concevoir que comme une recherche pour évoquer le monde sous la double contrainte de la vérité et de la poésie. La vérité, c’est de dire ce que fut cette langue première dans laquelle se forma son enfance, ce wallon quotidien, que la génération qui a, aujourd’hui, disons, la quarantaine ou la cinquantaine, est la dernière à avoir connu comme un fait, avant qu’il ne disparaisse avec les aïeux issus du petit peuple et ne devienne plus rien d’autre qu’un folklore à gaudriole pour marchés de Noël et villages gaulois, recroquevillé sur ses insultes tellement drôles, bonnes à faire grassement rire la beaufitude contemporaine, devenu étranger à un peuple oublieux de lui-même et touriste de sa propre histoire. Le texte de Frédéric Saenen est truffé de ces mots wallons, rendus à leurs locuteurs dans toute leur richesse, dans leur puissance d’évocation et d’abrasement de la réalité, pour la faire rentrer dans la langue et lui donner de la chair. Quant à la poésie, « cette dimension ésotérique de l’ennui et de la frustration, ce prurit d’inutiles secrets », selon ses propres mots, elle exsude chaque page de ce livre, par la recherche d’un rythme et d’une musique que Frédéric Saenen trouve avec une constance qui fascine. Il y a, ici, quelques-unes des plus belles pages, stylistiquement parlant, que j’ai pu lire ces dernières années.

Frédéric Saenen vient de donner à la langue française, en lui rendant son wallon, un très grand texte contemporain. (P. M.)

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Prix Mémorable 2017: Emmanuel Bove, Mes Amis (L’Arbre vengeur, 2015)

mesamisvengeurEn janvier de chaque année, les librairies Initiales décernent leur prix Mémorable. Une librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur. C’est l’occasion de dépasser la sacralisation de la figure de l’auteur et de rendre hommage à ce qui fait aussi un livre : son édition, le travail du texte, sa traduction, l’audace de ceux qui le transmettent. Le prix Mémorable : le prix d’un amour total pour le livre. Il salue cette année l’indispensable réédition par L’Arbre vengeur du premier roman d’un auteur trop méconnu du grand public : Emmanuel Bove.

Voici un extrait du dossier à paraître dans la numéro 6 du Magazine Initiales, en librairie fin mars.

 

Il y a mille façons d’arriver à Bove.

J’y suis d’abord venu par Raymond Cousse, écrivain et dramaturge, dont j’avais lu avec excitation le féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et que la quatrième de couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de l’oubli l’œuvre d’Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs, c’était très souvent rencontrer, au coin d’une phrase, le nom d’Emmanuel Bove. Il baignait dans une lumière voilée, celle-là même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire s’est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l’as d’un changement d’époque, trop humbles, trop à hauteur d’homme. C’est resté je crois assez vrai: aller à Bove ne se fait pas par hasard. Camus, Sartre, Céline et consorts, l’école se charge d’en gaver la population. Bove : jamais. Il faut en trouver l’accès. Et quand, enfin, le chemin a été parcouru et qu’on pousse pour la première fois la porte de l’œuvre bovienne, qu’on en lit les premières phrases, on se dit, comme l’écrit si justement son biographe Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que je vais aller de merveille en merveille. » On pénètre alors instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi secrète que réelle qui rassemble par l’esprit tous les lecteurs de Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus. Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le rend immédiatement sympathique – j’en ai fait souvent l’expérience – et peu importent alors les différences entre vous: une bulle se crée, une communauté d’âme qui fait évidence.

Quelle ironie, tout de même! Son entrée en littérature s’était faite avec Mes amis, dont L’Arbre Vengeur a donné cette réédition que notre prix Mémorable récompense aujourd’hui. Mes amis, l’histoire d’un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n’y trouvant qu’espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s’est assis du côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un écrivain du bonheur. S’il eut du succès avec ses premiers livres, il s’est mis en marge du milieu littéraire, refusant de parler de lui, s’effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture. Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup du destin qui fait de ses livres le ciment d’une communauté hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier, cette sorte d’ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle Bove parle des humiliations de la vie.

« C’est sûr qu’on vit plutôt mal lorsqu’on vit pour soi-même », écrivait Gilles Vidal dans Tombeau d’Emmanuel Bove, un court texte paru à L’Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé toute forme de collaboration pendant la guerre et s’était réfugié à Alger avant de rentrer à Paris à l’automne 44, est mort à 47 ans le 13 juillet 1945 au 59 avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps invisible, ce n’est aujourd’hui plus le cas. Pourtant rien n’est fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est là mais bien peu connu. C’est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne pas tomber dans l’oubli. Elle peut compter sur la communauté des boviens qui n’aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire découvrir Bove à quelqu’un comme on lui ferait une tape amicale sur l’épaule. Ce prix Mémorable pour Mes Amis, c’est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d’humanité partagée. Et quand vous aurez lu Mes Amis, vous irez de merveille en merveille.

Parce qu’il y a mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n’en part plus. (P.M.)

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Portrait de l’auteur mis en abyme

Claro-Charnier-6Le grand art est de savoir parler de soi sur un ton impersonnel. C’est, je crois, de Cioran. Mais comment user d’un ton impersonnel qui ne sonne pas faux après des décennies d’autofictions plus (parfois) ou moins (généralement) réussies ou de prétendus romans confondant l’autobiographie et le narcissisme ? Comment d’ailleurs accède-t-on à soi, puisque je est un autre ? Un chemin de réponse peut se trouver dans Hors du charnier natal (Inculte/Dernière Marge, 2017), roman discret de Claro mais qui, j’en suis certain, restera.

Le narrateur, Claro lui-même, peut-être, ou son double, fait la biographie d’un aventurier et scientifique russe du 19e siècle, Nikolaï Mikloukho-Maklaï, dont le nom est si improbable qu’il est bien possible qu’il soit vrai (et d’ailleurs, il l’est, puisqu’il est l’auteur d’un Papou blanc publié chez Phébus). L’évocation à grands traits de sa vie fait remonter à la surface de la narration des troubles personnels et des souvenirs intimes du biographe. Deux vies se mêlent alors, celles du biographe et de son sujet. Ainsi se définit le périmètre d’un jeu de chasse aux illusions, car où est la vérité ? Dans les éléments factuels, presque notariés de la vie de Nikolaï ? Dans le récit douloureux macéré au jus de tripes que le narrateur fait de sa propre jeunesse ? Quelle est la part de fiction dans ces récits parallèles dont on ne peut s’empêcher de traquer des preuves de gémellité ?

Ça ne coûte pas grand-chose en réflexion de dire que Claro déconstruit son roman en même temps qu’il l’élabore, jouant du lien entre l’auteur et son personnage pour questionner à la source la possibilité qu’un personnage existe sans n’être qu’une projection de son créateur, quand bien même ce personnage est parfaitement authentique (et si tant est que le récit d’une existence authentique puisse jamais l’être aussi). Prudence ! Le lecteur infatué qui penserait avoir facilement trouvé la clé du roman devrait savoir que Claro, en excellent cuisinier, est adepte du millefeuille. Mikloukho-Maklaï, parti vivre chez les Papous pour faire œuvre d’anthropologie, sort de cette expérience extrême habillé d’un manteau mythologique, d’un double de lui-même auquel, peut-être, il croit. Le double de Claro parle du double de son personnage. Ajoutons la fiancée du Russe, restée seule au pays et qui lui écrit des lettres sans les envoyer – lettres tombées entre les mains du narrateur et qui nous les donne à lire. On y retrouve du pur Claro, c’est de son eau, c’est certain, et pourtant ces lettres semblent contenir plus de vérité que tous les autres pans du roman. Comme déjà dans son roman Crash-test (Actes Sud, 2015), Claro donne à ce personnage, manifestement fictif, de femme révoltée contre le poids que fait peser sur son existence le bon vouloir d’un homme, qui plus est absent, le meilleur de sa langue, lui conférant une profondeur qui lui donne force de réalité.

Et, dans les interstices laissés par l’empilement de ces couches de paravents, le narrateur dévoile, d’une langue froide et brutale, des pans sombres de son intimité, pour finir, en quelques pages d’une grande beauté, par devenir son personnage qui devient Claro qui devient Mikloukho-Maklaï.

Un bon Claro, moi, je le mets en carafe et le laisse décanter. Ou je prends du recul en plissant les yeux pour mieux voir le tableau. Je laisse reposer après cuisson. Bref, un bon Claro, ça nécessite d’être longtemps ruminé pour extraire de la mâche tout le jus. Hors du charnier natal est un sacrément bon Claro, dont le plus important n’est pas de se demander la part de dévoilement de soi qu’il contient – assurément beaucoup – mais plutôt comment il aide à concevoir, au moyen d’une langue incandescente et en perpétuelle recherche, une littérature de l’intime qui ne soit pas un étalement putassier des remugles petits-bourgeois de tant d’auteurs contemporains. (P.M.)

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Ronce-Rose, Éric Chevillard, Minuit

 

chevillardIl m’arrive souvent de vouloir détester Éric Chevillard.

Je sens bien qu’une haine farouche est à ma portée. Faudrait pas me pousser beaucoup. Elle palpite à un cheveu de mon bras tendu. Une phalange de plus à chaque doigt et je la touche. Deux, je l’agrippe.

La nuit, tenu éloigné du sommeil par mes ruminations, abattu de fatigue et pourtant survolté, j’élabore mon implacable argumentation. Comme halluciné je me vois me payant l’animal, toutes dents dehors à mordre le corps de son texte que je déchiquette, moi Rage, moi Hargne, avant d’en abandonner la carcasse aux outrages d’un public complice. Est-ce qu’il se gêne, lui, pour à l’occasion fesser publiquement quelque clampin prétentieux dans la chronique qu’il tient chaque semaine dans Le Mondes des Livres? Tant d’années à le lire et à attendre mon heure, espérant livre après livre le faux-pas. La prose superflue. Le relâchement du style. La faiblesse de l’idée. La fatuité du propos. L’échec.

Las! Rien ne vient jamais prêter de flanc charnu à ma détestation et ce n’est pas ce Ronce-Rose qui y changera quelque chose. Oh! je pensais bien que son compte, cette fois, serait bon. Après avoir parlé de la vie après la mort dans son roman précédent (une irritante réussite, voir ici), j’étais certain qu’il plafonnerait, par définition (quand d’autres, soit dit en passant, du genre académicien, à force de ressasser leur vie avant la mort, ont plutôt tendance à s’enfoncer – mais ce qui est fait n’est plus à faire). J’avais ma conviction dès les deux premières pages. Cette jeune narratrice tenant un journal, je voyais déjà Chevillard darder sur elle ses traits ironiques et à travers elle, tous les journaux intimes adolescents et leur élevage intensif de points d’exclamations. Après s’être offert, entre autres, le scalp de l’étude zoologique (Palafox), du conte (Le Vaillant Petit Tailleur), du récit de voyage (Oreille rouge), de la critique littéraire (Démolir Nisard), de l’autoportrait et de l’abécédaire (Le Désordre Azerty), se jouer d’une autre catégorie de l’écriture m’aurait au moins permis de railler une démarche attendue et sans surprise. Je fus donc un peu dérouté quand il m’apparut que la jeune fille était en réalité une enfant et qu’Éric Chevillard ne semblait pas se rire d’elle.

Encore là aurais-je pu me rouler dans la critique moqueuse car enfin, il n’existe dans la littérature rien de plus universellement raté et pathétique que le prétendu langage enfantin laborieusement simulé par un adulte, aussi proche du parler authentique d’un enfant que la décoration d’un restaurant grec l’est du Parthénon. Mais une fois de plus, Chevillard réussit son formidable numéro d’acrobate-équilibriste (j’y reviendrai). J’attendais la chute. Triple salto arrière. Applaudissements.

Donc Ronce-Rose, une petite fille laissée seule chez elle par Mâchefer (son père peut-être), pas rentré depuis plusieurs jours. Elle part à sa recherche tout en tenant le journal de sa quête. Nous, pas dupes, on comprend très vite que Mâchefer est un bandit qui monte des coups, et que s’il n’est pas rentré, c’est que quelque chose a mal tourné. Mais Ronce-Rose, elle, ne le sait pas. Son cheminement n’a rien de spectaculaire. Pas d’effet de manche. Pas de suspens en bas de la page. Des petits pas d’enfant. Page cinquante-trois Ronce-Rose dit « Le début m’a bien plu mais au bout d’un moment on aimerait que quelque chose d’autre arrive. » On se dit d’accord Chevillard. Je te vois venir. Tu es en train de te foutre de ma gueule. Je vais pas te rater, attends voir. Et voilà, on est mûrs.

Car il ne faut pas longtemps pour que la certitude blasée de trouver de l’ironie cachée entre les lignes s’estompe. On suit Ronce-Rose dans son périple énorme et dérisoire. On ne rit plus. Parce que – et il faut un peu de temps pour l’admettre – ce dont il est question ici c’est d’un amour immense et de la peur qui s’immisce, et d’un espoir plus grand que les obstacles, et de la vulnérabilité d’une petite fille, et ce qui se joue va très subtilement retourner ce qui subsiste en chacun d’une angoisse d’abandon et de perte. Il sait que c’est là, Chevillard. Il n’a qu’à se servir, puiser dans nos petites fragilités tassées au fond de notre barbaque d’adulte. À jouer cette partition, certains (que je ne citerai pas pour ne pas m’acharner sur David Foenkinos) ne tireraient de nous qu’un rictus gêné pour leur personnage et de la pitié pour eux, mais pas Chevillard. Équilibriste, disais-je. Il ne singe pas une prétendue langue d’enfant: son vocabulaire, sa syntaxe n’ont rien de faussement ingénu. Si Ronce-Rose nous apparaît comme l’enfant qu’elle est, c’est par sa naïveté et son enthousiasme, par son regard étonné sur les mystères du monde et son sens naturel de l’hypothèse merveilleuse. Par la fragilité de son être et la puissance de sa volonté. Parce que Chevillard ne cherche jamais à se faire passer pour Ronce-Rose en bêtifiant sa langue, il ne fait jamais d’elle un simulacre grimaçant de l’enfance mais convoque ce que nous étions à cinq ou six ans quand, le premier jour d’école, nous avons cru, le temps de quelques heures, que nous ne rentrerions jamais chez nous.

Autant vous prévenir: c’est là qu’il nous cueille.

Et parce que c’est lui, parce qu’il est tout de même le maître de l’utilisation d’une forme contemporaine d’absurde facétieux, et plus encore adepte du questionnement sur ce que peut être le roman aujourd’hui, il a l’extrême élégance de ne jamais oublier ces jeux formels au profit d’une simple « histoire », faisant de Ronce-Rose un de ces livres longs en bouche dont on sait qu’il faudra longtemps pour en faire le tour.

Le jour où Éric Chevillard cessera de tailler les diamants et produira de la verroterie n’a pas l’air plus proche que celui du Jugement Dernier. Il va encore nous surprendre. Je m’en réjouis (mais il ne perd rien pour attendre). (P. M.)

 

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Céline Minard par la voie minérale

le-grand-jeuCéline Minard aime placer ses personnages dans des situations disons, intenses. Avec dans leur barda des questions philosophiques difficilement solubles. La narratrice de son nouveau roman, Le Grand Jeu, en trimballe une particulièrement corsée : comment vivre ? Comment un humain peut-il vivre ? Elle veut comprendre ce qu’est – exactement – la détresse. La promesse et la menace. Entre autres. Elle s’est fait construire un abri technologique à flanc de paroi, en montagne, dans une vallée d’altitude, isolée, certaine de n’y croiser aucun autre humain, de ne pouvoir compter sur personne d’autre qu’elle-même. Elle a tout prévu : autonomie énergétique, autarcie alimentaire (un potager à créer, un peu de pêche à la truite). Elle connaît les plantes et les animaux. Sait comment survivre. Quand elle ne travaille pas, elle marche, pour explorer son territoire, équiper des voies, des parois abruptes – ça laisse du temps pour réfléchir. Voilà, c’est son objectif. Son entraînement général. Trouver une méthode. Tout est prévu. Le matériel dans un appentis. Des conserves, des fruits secs. Quelques caisses de rhum. Son violoncelle. Son abri (son tonneau, dit-elle, montagnarde Diogène). Tout est prévu et soudain : l’Autre.
Dans son isolement minéral, cette femme qui cherche comment vivre cherche avant tout à vivre exclusivement ce qu’elle est en train de faire, débarrassée des autres humains, sur le chemin du retour à une forme d’animalité, ou plus justement, en rendant à l’humain qu’elle est sa perception animale du temps. Vivre dans le moment. Cette quête de l’instant, c’est-à-dire cette tentative de se plonger toute entière dans l’instant, dans l’acte en train de s’accomplir ne peut s’exprimer que par la description minutieuse des gestes, des outils, de leur fonction. Par la description d’une marche pour ce qu’elle est, d’un moment contemplatif du paysage pour ce qu’il est. Céline Minard décrit la contraction de la vie dans des gestes infimes dont beaucoup tendent à rien d’autre qu’assurer sa subsistance. Trouver une raison à la vie non pas dans la promesse ou dans la menace – qui sont du domaine du futur – mais dans le déploiement éternel de l’acte présent. Une méthode pour accepter cette vie. Elle dit : « Je ne comprends pas « regarder ce qui arrive » comme un acte de naïveté. Je comprends « s’en contenter » comme un acte de sagesse. »
On est en droit de penser qu’elle se fourvoie, ou du moins se contredit : son potager est une promesse de subsistance à venir, ses réserves, un moyen d’échapper à la menace du manque. La quête de la méthode n’est pas une autoroute : comme pour ses marches exploratoires, il faut parfois constater une impasse, rebrousser chemin, chercher une autre voie. C’est justement ce qui est passionnant dans le travail de Céline Minard : son aptitude à nous faire percevoir – sans les dire – les failles profondes, les errements, les erreurs. Par un jeu subtil sur le rythme de l’écriture. Par la richesse et la beauté du vocabulaire (celui de la montagne, du jardinage, de la botanique, de l’outillage). Céline Minard nous entraîne exactement là où nous devons être, juste en aplomb de son personnage, que nous regardons évoluer, qui intrigue, ennuie, énerve, amuse. Dont nous ne comprenons pas toujours les questionnements mais qui nous oblige à y réfléchir. Il existe beaucoup de définitions du style en littérature. Par exemple : la capacité de mettre en accord la musicalité de la langue, sa rythmique propre, le travail du vocabulaire et le sens véritable de ce qu’on est en train de dire – étant entendu qu’on ne parle pas des péripéties du récit mais bien de sa signification profonde. De ce point de vue, le style de Céline Minard, c’est du caviar de Crimée et Le Grand Jeu un chef d’œuvre.
Pour pleinement savourer ce texte extraordinaire, il vaut mieux ne pas trop en savoir. Y pénétrer comme on fait le premier pas d’un chemin inconnu vers un invisible sommet. Y avancer pas à pas. Page à page. Laisser le mystère du chemin apparaître, s’épaissir, quelques fois se résoudre – croit-on – en un paysage majestueux avant, au détour d’un rocher, de repartir de plus belle, abrupt et rocailleux. Le mystère : voilà peut-être le vrai moteur du roman de Céline Minard. Le mystère est à la fois une promesse et une menace. Sa simple présence qui plane sur le livre comme un vautour contredit les pensées de la narratrice. Lectrice, lecteur, ne te détourne pas : c’est dans cette contradiction que se niche toute la richesse de ce qui est – indéniablement – une œuvre contemporaine majeure. Quant au titre, mystère suprême, il te faudra atteindre le sommet pour en contempler la profondeur. (P. M.)

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Entre désir et révolution, le superbe roman de Mathieu Riboulet

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C’est un récit de 135 pages, à peine, mais dont la puissance frappe par sa farouche détermination à témoigner d’une époque révolue, par le rythme soutenu des phrases —certaines répétées tout du long, ressassement rageur —, le crépitement des mots qui fusent comme des balles de mitraillettes.

Dans la France des années 70, un adolescent découvre le trouble de l’attraction du corps des hommes, la force du désir sexuel qui l’envahit et qui le porte. Dans le même temps, le jeune homme s’éveille à la conscience politique, conscience du monde où les formidables aspirations à l’émancipation des peuples, des corps et des esprits régénérées par mai 68 se radicalisent dans la lutte armée et subissent la répression sanglante des appareils étatiques : les Brigades rouges, en Italie ; la Fraction armée rouge, en Allemagne.

Ce fut une époque intense, de jouissances insensées, d’espoirs inouïs, de désirs sublimes, où l’exaltation des sens côtoie la peur, le rire et la rage. Une époque insolente qui prendra fin au début des années 80, années Thatcher, pour ce qui est de la politique, années sida, pour ce qui est du sexe.

Mathieu Riboulet n’est ni juge, ni historien. C’est en écrivain qu’il témoigne et rapporte « les petits fragments de choses qui ont été et de ceux qui les ont faites ». Entre les deux il n’y a rien est le témoignage radical d’une époque où le désir était révolutionnaire, aussi bien que l’affirmation épatante de ce que peut la littérature.

Rien ne me dégoûte comme le voile d’ironie qu’on jette sur ces années, l’entourloupe politique, morale, intellectuelle qui les transforme en une espèce de comédie dont l’esprit français aurait évité qu’elle ne dérapât dans le sang comme le firent nos voisins allemands et italiens, les premiers trop lourds, les seconds trop légers, conformément aux lieux communs des peuples de l’Europe, comédie qu’on aurait rapidement considérée avec recul, esprit critique, autodérision, une fois les esprit ressaisis et Mitterrand élu.

(O.V.)

 

 

 

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Ecrire à tombeau ouvert

crash-test-claroLe nouveau roman de Claro n’est pas le cadeau de Noël idéal pour votre tonton Jean-Claude. Mais si, vous savez bien, celui pour qui la musique classique commence à Richard Clayderman et s’achève à André Rieu. Pas plus que pour votre marraine Micheline, celle qui trouve que le nouveau disque de Francis Cabrel est vraiment très rock. Non, non, non et non, le nouveau roman de Claro ne plaira pas à ceux qui choisissent toujours et exclusivement des beignets de porc à l’aigre-douce quand ils vont au restaurant chinois. Ni à ceux qui restent toujours à l’arrière dans les concerts pour ne pas se sentir trop serrés dans le public. Ou à ceux qui ont peur de mettre les pieds dans le centre d’une ville parce qu’ils pensent que des mendiants et/ou des étrangers en situation irrégulière vont forcément les dépouiller. Si vous lisez ces lignes, n’offrez pas le nouveau roman de Claro à ces personnes dans votre entourage. Et si vous vous reconnaissez dans ces quelques exemples, mieux vaut passer votre chemin, à moins d’avoir un goût particulier pour les chocs thermiques: si on n’aime pas quand ça pique, on évite de prendre le plat avec trois piments dessinés sur la carte. Par contre, si vous êtes de ceux qui préférerez toujours une bonne trappiste à six Kronembourg, qui échangez une suite dans un cinq étoiles à Monaco contre une remise au bord de l’Amazone, si vous n’avez pas peur de vous enfiler quelques alcools frelatés tout droit sortis de caves interlopes en Bulgarie ou ailleurs, que vous n’êtes pas contre vous faire un peu bousculer du côté de la langue et du vocabulaire, et que vous pensez que la littérature n’est pas faite pour vous brosser dans le sens du poil, et enfin que les cadavres, le strip-tease et la masturbation adolescente ne vous effraient pas, alors ouvrez grands les bras et accueillez avec excitation Crash-test, le nouveau roman de Claro.

Je vous le dis tout net: les bruits qui courraient autour de ce nouveau Claro n’étaient pas tous très positifs. Dans ce métier, il faut laisser traîner ses oreilles mais ne pas hésiter à jeter aux orties ce qu’elles ramassent. C’est autant par sympathie pour le bonhomme que par intérêt pour son œuvre d’auteur, de traducteur et d’éditeur que je me suis lancé dans la lecture, et c’est peu dire que j’en ai été récompensé. Crash-test est le roman de trois solitudes. Solitude d’un technicien chargé de réaliser ces fameux crash-tests de voitures avec, à la place des mannequins que nous connaissons aujourd’hui des cadavres (le récit se déroule au début des années septante), des gens que personne ne réclame et qui meurent une deuxième fois au volant de véhicules projetés à grande vitesse sur des murs. Solitude d’une strip-teaseuse, objet de fascination pour ces hommes qui, de leur cabine, l’observent se dénuder et dont elle ne voit que la braise d’un cigarillo. Solitude d’un adolescent qui trouve dans l’onanisme compulsif une issue à l’oppression d’une cellule familiale marquée par l’abus d’alcool, les voix rauques et l’odeur du tabac froid. Trois histoires, trois chemins dont on suppose qu’ils vont se croiser, trois partis-pris narratifs, faits de jeux typographiques, de déstructuration des agencements du texte (comme dynamité, explosé contre un mur, balayé par un mouvement de hanche dénudée ou secoué par une main fébrile le long du vit), d’énumération et de compte à rebours des chapitres, bref, de mises en scène formelles qui agissent sur le récit comme autant de tanins modifiant le goût complexe d’un vin d’exception.

Claro écrit des romans d’aventure – l’aventure de la langue, s’entend. Lire un roman de Claro, c’est lui emboîter le pas dans une jungle où il progresse à coups de machette, immergés dans une végétation inquiétante et vénéneuse. On explore les possibilités de la narration, de la phrase, du mot. La jungle n’a pas de sentiers tracés et quelques fois Claro semble s’égarer, prendre le mauvais chemin. Dans les livres de Claro, il y a toujours l’un ou l’autre moment où il semble plus laborieux, où l’exercice de faire avancer un récit lui pèse car c’est une contrainte qui englue sur son écriture libre et exploratrice. Mais ces passages révèlent aussi à quel point Claro romancier est en perpétuelle recherche. C’est sans doute la qualité première qu’il faut à ses lecteurs: penser que la littérature est affaire d’expérimentation, de sauts dans le vide et d’acrobaties sans filet. Ce qui n’exclut évidemment pas le récit mais impose de le regarder se faire décaper par un acide littéraire particulièrement corrosif, et d’y prendre du plaisir.

Alors oui, lire Claro offre des récompenses. Par exemple, lire Crash-test vous offrira quelques-unes des plus belles et fortes pages qui se puissent lire sur le sexe et la domination. Un échantillon : « Mes chers pornographes, mes coûteux pornographes, mes pères, frères et oncles, mes petits soldats aux mains palmées par la peur. Et pourtant qui parmi nous oserait ne serait-ce que s’essuyer le con avec une seule de vos fiertés? Laquelle d’entre nous oserait extraire de sa matrice l’ancêtre constipé de vos peurs viscérales? Savez-vous, savez-vous seulement de quelle rage sont faits en nous les archanges qui vous pardonnent vos ruts? » La littérature française n’a pas tant d’écrivains doués d’un tel sens du rythme et de la prosodie (par-dessus tout, appliquant cette langue naturellement poétique et abrasive à des personnages de peu de choses, des humains des marges, évoluant sur le parapet qui sépare leur propre existence du vide) qu’on puisse se passer de lire Claro, de le suivre avec confiance, en sachant que quelque tortueuse que soit la route, c’est celle de la littérature, celle qui restera.

Cela dit, si vous préférez vraiment les beignets de porc à l’aigre-douce, la rentrée littéraire en regorge. (P. M.)

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Yves Ravey : Sans état d’âme mais avec humanité

Puvoirs_N° 119Les romans de Yves Ravey fouillent les interstices, les lieux invisibles et les anfractuosités de la vie: les banlieues résidentielles, les petites villes provinciales, les lotissements le long de routes sans âme, bordées de bars et de magasins agricoles, où le crépi jaunâtre mais défraîchi des maisons semble seul rompre la grisaille, où les restes d’une vie rurale côtoient tant bien que mal les stigmates hideux de la modernité, panneaux publicitaires et centres commerciaux. Voilà le décor. Dans la littérature française, ces lieux-là n’intéressent pas grand monde, pas plus d’ailleurs que leurs habitants, des petites gens, comme on dit. Des jeunes femmes grandies sans perspectives et devenues serveuses, ou go-go dancer ou caissières payées au smic. Des hommes, ouvriers agricoles ou manutentionnaires. Des gens à qui on ne prête pas d’ambition, nés là et restés là, dans l’ennui et le désœuvrement parfois, ou dans une routine qui place les insatisfactions, les désirs et les renoncements désabusés sous l’éteignoir. C’est ce que les journaux et les hommes politiques appellent « le peuple »: des gens ordinaires supposés ne pas avoir d’histoires.

Des histoires pourtant, il y en a. Il suffit d’aller rôder du côté de la limite, là où des conditions sociales qui ne sont pas la misère mais moins encore l’opulence font le terreau des plans foireux et des coups tordus, où peuvent, faut pas grand chose, s’émousser la morale et la loi.

Ainsi de Sans état d’âme, paru aux éditions de Minuit. Gustave est chauffeur poids lourd à l’international. Il vit seul dans une maison en bordure d’un champ de maïs; son père est mort et sa mère démente, qui ne sortira jamais de sa maison de retraite. Stéphanie, sa voisine, fait appel à lui pour retrouver la trace de son fiancé américain, John Lloyd, soudainement disparu et dont on se demande bien ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu de Lorraine. Gustave est amoureux de Stéphanie depuis l’enfance, et puisqu’il est en vacances, il accepte. D’autant plus que la mère de Stéphanie, propriétaire de la maison, est bien décidée à l’expulser pour raser la masure et se lancer dans un projet immobilier. Gustave a peut-être pas mal de choses à gagner dans cette histoire, et quelques autres à cacher.

Ravey excelle à donner à son récit un faux air de roman noir, où presque rien ne se passe, où dès lors chaque petit événement suscite un doute, une piste, un questionnement. C’est du suspense sans aucun effet de manche, bâti sur un bruit blanc interrompu çà et là par un cliquetis suspect, qui suggère que les personnages en savent un peu plus long que nous, juste assez pour nous donner l’inconfortable impression d’être dupés sans jamais en être certains. Du travail d’orfèvre, de la dentelle, pour user de métaphores éculées.

On a souvent dit de Yves Ravey qu’il est un auteur simenonien. C’est vrai. Même intérêt pour les gens « sans importance ». Même représentation des vices d’une petite (ou très petite) bourgeoisie de province. Même écriture dépourvue de falbalas stylistiques. Pourtant tout cela ne serait que vague ressemblance si Ravey n’avait fait sienne la devise de Simenon: comprendre et ne pas juger. Yves Ravey entraîne le lecteur dans cette zone fangeuse où vacillent les principes les plus fermes, et si les magistrats ont quelque utilité dans la société, c’est le privilège de la littérature de plutôt les envoyer se faire pendre et de substituer au code pénal le regard d’un humain sur un autre, bien incapable de dire comment il aurait agi à sa place. Le refus du jugement passe aussi chez Ravey par l’usage crucial qu’il fait de la langue. Souvent, l’écrivaillon (et il y en a!) voulant faire parler des personnages populaires, qu’on imagine débordant d’expressions régionales et d’accents, choisit de leur mettre en bouche un argot que plus personne ne parle mais qui dégage un petit fumet des bas-fonds, ou pour les plus audacieux de truander Céline et de singer un langage oral sensé donner l’expérience réaliste du parler prolétaire. Dans les deux cas, c’est de l’art pompier, de l’académisme sentant le mépris de classe à plein nez. Au contraire, les personnages de Yves Ravey s’expriment dans une langue affranchie de leur supposée condition sociale. Pas d’expressions frelatées placées là pour se la jouer authentique, tels des Apollons en plâtre dans un restaurant grec. La langue des personnages, la langue de Gustave, puisqu’il est le narrateur, est une langue blanche, comme on dit une écriture blanche, sans fard, sans effet de style mais sans rien retrancher à la syntaxe. C’est pour cette raison sans doute que se dégage une telle humanité des romans de Yves Ravey. Parce que la langue qu’il emploie s’approche au plus près de la vérité intérieure de ses personnages, laquelle vérité n’a pas d’accent, ne fait pas d’erreur grammaticale, ne bafouille pas et n’a que faire de paraître populaire. Cet immense respect dans sa manière de faire parler ses personnages fait de Yves Ravey un auteur parmi les plus appréciables dans le paysage contemporain, et des personnages eux-mêmes, des êtres incarnés qui longtemps nous accompagnent et sèment en nous le doute. C’est très rare, et donc précieux. (P.M.)

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