Vera: un roman de grande classe (sociale)

VeraLes histoires d’amour, c’est un truc à vous flinguer le moral, pas vrai ? D’ailleurs, moi, je n’en lis jamais. C’est déprimant, les histoires d’amour. Tous ces sentiments, ce sirupeux, ce mièvre ! Ces pages qui dégoulinent de sucre ! Qui donnent mal aux dents rien qu’à les lire ! Et ces personnages qui doutent : m’aime-t-il, aime-t-elle Gontran, puis-je aimer en restant moi-même, son amour kelprisonmondieu, ce genre de questions… Et toute cette angoisse ! Doit-on se quitter, oui, non, mais si, non parpitiésinonjemeurs… pfff… Non vraiment, « une histoire d’amour », beurk-beurk-beurk ! Qui voudrait lire un livre qui se présente comme « une histoire d’amour » ? Pas moi, je vous le dis !

Et pourtant : Vera.

Oui, Vera, le premier roman de Karl Geary, impeccablement traduit par Céline Leroy et publié par les éditions Rivages, est indéniablement une histoire d’amour. Et heureusement, bien plus que cela.

Si Vera n’était qu’un roman d’amour, encore serait-il d’une sensibilité exceptionnelle. D’une mesure admirable dans l’évocation des sentiments et des états d’âme. Qui jamais ne cède à la tentation de la phrase de trop, cette phrase calorique pourtant si attirante, avec sa chantilly et son caramel. Pas même le mot de trop. Au contraire, la langue mise en œuvre par Karl Geary est presque aride, sans falbala. Les mots ne semblent être ici que des amorces, et toute l’émotion contenue entre les lignes.

Mais Vera est davantage qu’un roman d’amour écrit tout en retenue. C’est l’histoire, éternelle peut-être, d’un très jeune homme, Sonny, et de sa fascination pour une femme plus âgée, Vera. Un demi-voyou. Dernier rejeton d’une famille du sous-prolétariat ou presque, où l’amour existe, mais élimé par des conditions de vie difficiles. Vera, elle, est d’un âge indéterminé. On aime l’imaginer dans sa petite quarantaine. Une bourgeoise, clairement. Seule. Manifestement malheureuse. Que voici un canevas éculé, pensez-vous, propice à envoyer le glucose et les évidences !

Mais d’évidence, point. Ni facilité, ni complaisance.

Parce qu’il n’écrit jamais par-dessus ses personnages, s’interdisant de les recouvrir d’une prose, d’un vocabulaire et d’effets de style qui en feraient des objets mécanisés, parce qu’il parvient à leur donner une voix qui provoque un solide effet de réalité, de ceux qui incluent immédiatement le lecteur dans le récit, comme un observateur infiltré et empathique, Karl Geary réussit un très beau working class novel, comme on dit chez lui, dont l’amour et son histoire ne sont finalement que l’écume.

Sonny, c’est ce jeune homme que tout destine à rester ce qu’il est : un petit voleur en décrochage scolaire, apprenti boucher sans conviction. Parti pour devenir le petit-ami (puis le mari, etc.) d’une fille du coin. Non que cette existence aurait moins de valeur qu’une autre – mais le contact avec Vera, son cadre de vie confortable, ses livres, son aisance malgré la douleur cachée, lui font espérer autre chose. Et encore, ce n’est même pas dit. C’est suggéré. Karl Geary n’aime pas les démonstrations tapageuses davantage que le sucre.

Ce qui se joue dans ce texte, c’est un de ces moments où des classes sociales si différentes, voire que tout oppose, se frottent l’une à l’autre, sans vraiment se mélanger mais en emportant chacune quelques peaux mortes de l’autre. Symboliquement, les points de rencontre sont d’abord du côté du vice : l’alcool et les cigarettes. Et jusque dans les gestes qui les accompagnent se marquent les différences de classe : on ne fume pas de la même manière. On ne boit pas de la même manière. Mais ce no man’s land de l’addiction est un territoire assez affranchi des normes et des convenances pour que s’y fomentent la fascination réciproque, et, plus encore que l’amour, le désir. (Une remarque : on peut se demander ce que la littérature aura sur ce point à gagner de l’hygiénisation de nos vies, entre bières sans alcool et cigarettes électroniques – doutons du pouvoir érotique et subversif de ces dernières…) C’est parce que tout entier le roman se niche et se déploie dans cet espace étroit, pendant ce frottement, en collant à la peau des personnages, avec nuance et sans s’autoriser le moindre jugement, qu’il se révèle une œuvre d’une grande honnêteté, profondément respectueuse du milieu qu’il décrit.

Quant à Vera, elle est pareille à ces pierres plates lancées sur les eaux calmes d’un étang et qui, en ricochant, créent à chaque rebond des ondes troublant la surface. Le trouble atteint-il jamais les profondeurs ? Qui sait ? Karl Geary a l’élégance de laisser ouverte la question. Et d’écrire le mot fin sans alléger notre gorge de l’émotion qui s’y est nouée. (P. M.)

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Là où les morts habitent la ville, et les vivants le tombeau.*

Alan Moore Jerusalem couvblancGloire aux éditions Inculte qui publient, dans une traduction phénoménale de Claro, Jérusalem, le roman-mastodonte qu’Alan Moore a consacré à sa ville de Northampton et à celles et ceux qui y vécurent, et dont certains trainent encore là, spectres et souvenirs, dans les quartiers populaires des Boroughs! On voudrait tant chanter les louanges de cette œuvre hors-normes, mais au moment de s’y mettre, on ne sait trop par où commencer. Les mains sont moites. Les phrases hésitantes. On est pris de vertige.

Car enfin, que dire de Jérusalem qui ne se couvre sans délai de ridicule et ne se noie dans le marais des vains commentaires au pied d’une œuvre de cette ampleur?

Comment peut-on sérieusement prétendre faire entrer tout entière une montagne de mille trois cents pages (dans son édition française) et ses quatre dimensions (mais oui) dans le cul-de-sac étroit d’une note de lecture?

La réponse est simple: rien, c’est inutile. Perdu d’avance. On rend les armes.

Ce roman, c’est de la matière à analyser pour occuper quelques années – laissons faire les véritables critiques littéraires, sémiologues, et historiens, et ne laissons pas croire qu’on peut ici en guider la visite.

N’imaginez pas qu’on se débine, n’est-ce pas, bien au contraire ! On trépigne de vous inciter à lire ce qui, par quelque bout qu’on le prenne, devrait bien être considéré, d’une façon ou d’une autre, quand viendra l’heure du bilan, comme une des œuvres majeures en langue anglaise du vingt-et-unième siècle (work in progress, pour le moment). Pourtant la concrétion de ce livre est si dense qu’on ne s’y fraie pas un chemin à coup de serpe, en trois coups de cuillère à pot, ou au moyen de tout autre outil peu aiguisé sorti du discours artisanal qu’on utilise d’ordinaire ici.

Dès lors contentons-nous de répondre à cette question que ne manquera pas de se poser toute personne au moment d’acquérir l’opus en question: dans cette vie contemporaine qui ne laisse le temps de rien, sinon picorer des petits bouts de textouilles sans prétention dix minutes avant de dormir, pourquoi s’engagerait-on dans la lecture d’un ambitieux livre de mille trois cents pages (qui sont, en termes de nombre de signes, l’équivalent de deux mille cinq cent pages en mesure d’édition courante), au prix du sacrifice d’une vie de famille, du renoncement au barbecue entre amis et en mordant sauvagement sur les heures de sommeil?

Primo, parce que c’est passionnant. Moore sait raconter des histoires. Il sait dresser un décor. Tendre ses récits de telle sorte qu’une première phrase lue, chargée de mystère, provoque le désir d’en savoir plus. Veut-on s’arrêter que c’est déjà trop tard: il est trois heures du matin. Moore kidnappe son lecteur et l’emmène à Northampton, quelque part dans le temps, et l’histoire qu’il conte est captivante (ou plus justement: les histoires). Il faut insister: c’est un exploit digne de louanges, car ils ne sont pas nombreux les livres de plus de mille pages dont vous devenez l’esclave au mépris des contingences de la vie quotidienne. Qui tiennent en haleine sans artifice, par la grâce de l’inattendu. Car Moore varie les époques, les personnages, la narration elle-même, qui passe du récit intime au conte gothique, de l’humour au drame, avec une cohérence telle qu’elle relève du prodige (car, au risque de la répétition, on parle ici de mille trois cents pages, trois parties, trente-cinq amples chapitres).

Secundo, parce qu’avec Jérusalem, Moore pose au moins deux sortes de questions, également stimulantes.

D’abord, il interroge la nature du roman social (du roman de classe sociale, plutôt). Comment parler des multitudes populaires qui, d’âge en âge ont fait un lieu, une ville, Northampton en l’occurrence? Comment dire leurs vies sans rien confisquer de leur dignité, comme souvent dans le roman bourgeois (écrit par et pour)? Et ne pas se satisfaire de la description crue de la misère en guise de récit, comme si leur peau n’était rien d’autre que leur condition sociale, mais au contraire rendre l’aventure que fut leur existence, en y cultivant la part de magie et de mystère propre à les faire entrer dans la mythologie.

Ensuite, il interroge radicalement la manière de dire une ville et son histoire. En refusant les diktats d’un temps linéaire qui avance inéluctablement en piétinant l’humus du passé, en regardant plutôt l’univers comme une pelote où se croisent et recroisent sans cesse les destins et les existences, Alan Moore donne à sa ville un corps, capable de sortilèges, suspendu dans cet univers au carrefour de dimensions qui nous échappent, et cette vision nous pousse à regarder notre propre ville autrement, à la suspendre, elle aussi, à l’endroit précis où les destins la perforent encore et encore, jusqu’à rendre perceptible son identité secrète, unique et mouvante.

Tertio, parce qu’on assiste, médusés, à un exploit de traduction. Car il faut dire ce qui est: traduire une œuvre comme celle-là est affaire de fou masochiste, prêt à se soumettre à la fièvre et au doute, au découragement, jusqu’au sacerdoce. On connait, évidemment, l’immense talent de Claro – le Claro traducteur et bien sûr, c’est crucial ici, le Claro auteur. Peu nombreux sont les traducteurs capables de s’engager sur ce genre de sentier escarpé, sinueux, infernal, au bord du vide et dans les vapeurs de soufre. Et de trouver le bon chemin, quand il y a tant d’occasions de se perdre (ou de tomber). Claro l’a fait, ce qui signifie, en clair, qu’il a rendu les nuances de style, de genre littéraire, de vocabulaire, tout en conservant la cohérence de l’ensemble, avec une réussite qui impose le respect. Que dire de mieux que ceci: on lit Jérusalem en oubliant que c’est un livre traduit. La langue de Claro s’est mêlée à celle de Moore (traduire est un érotisme, même si l’image précédente vous en fait douter).

Quarto? Pas de quarto! Arrêtons-là. Ou alors continuons pendant des heures, parlons du titre, de politique, de poésie, de théâtre, de symbolisme… mais ce serait perdre trop de temps, quand celui-ci ne demande qu’à se laisser dilater par la lecture de Jérusalem. C’était dit : tout commentaire est vain.

On a souvent lu, ici ou là, qu’Alan Moore tient du druide et du mage. Peut-être, oui. Et Jérusalem a quelque chose de la tétralogie wagnérienne de l’Anneau des Nibelungen, s’il avait été composé par un barde celte anarchiste et chanté par un griot africain. Ou l’inverse. Ou bien chanté par un bluesman du Mississippi qui puiserait son inspiration mélancolique dans des histoires de fantômes chinois. Et le parfum qui s’en dégage est pourtant unique: celui des maisons délabrées des quartiers populaires d’une ville du centre de l’Angleterre. Les filaments du monde sont emmêlés de façon bien étrange. (P. M.)

(*) d’après un poème d’Adonis sur Jérusalem

Très bientôt à Livre aux Trésors: rencontre en visioconférence avec Alan Moore, et avec Claro en chair et en os! Date à venir, restez vigilants!

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Mrs. Bridge, un immense classique américain écrit par Evan S. Connell

Mrs Bridge imageMrs. Bridge ne s’est jamais habituée à son prénom — India. Lorsqu’ils l’ont appelée ainsi, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre.

Mrs. Bridge s’est mariée avec Walter, jeune avocat besogneux, fougueux au lit dans les premiers temps de leur mariage, puis juste tendre, puis fatigué. Elle en conclut que le mariage était peut-être chose équitable, mais que l’amour ne l’était pas.

Mrs. Bridge donna à ses trois enfants l‘éducation qu’elle avait reçue de ses parents — bonnes manières, amabilité, propreté. Mais leur comportement la surprit, car ce qui les frappait le plus n’était nullement ce sur quoi elle insistait.

Mrs. Bridge acceptait de bon cœur que sa petite Carolyn joue avec Alice, la fille du jardinier noir des voisins. Un jour que cette dernière, voyant passer une voiture de pompier, déclara se demander qui ces pompiers allaient bruler aujourd’hui, Mrs. Bridge s’arrêta, sourit gentiment aux deux enfants, heureuse que Carolyn n’eût pas conscience de ce qui la séparait de sa petite amie.

Ainsi, par petites touches précises, tranchantes, 117 scénettes d’une superbe ironie — superbe car suggérée, tapie sournoisement dans les allusions qui font mouche après un léger décalage délicieux —, Evan S. Connell brosse le portrait d’une femme de la middle class américaine pétrie de bons sentiments, de bonnes manières, de bonnes intentions, effrayée par le moindre écart de conduite, la moindre manifestation d’originalité, le moindre coin enfoncé dans ses certitudes et dans ses habitudes. Le vide existentiel de Mrs. Bridge nous amuse, nous irrite, nous fascine, et nous inquiète car il nous tend le miroir de notre propre vie lorsqu’on refuse, par conformisme ou par flemme, l’indispensable fureur de vivre.

Mais ce livre est trop subtil, trop beau pour se cantonner à de l’ironie, même intelligente. Il atteint la grâce quand, ici ou là, Mrs. Bridge connaît, malgré le vide, malgré tout, des moments de véritable tendresse. Et vivre sans tendresse, il n’en est pas question. (O. V.)

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Le-voleur-de-voiture-couv

« Partir, s’évader, c’est tracer une ligne.»

Sur Le voleur de voitures, Theodore Weesner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, septembre 2015, Tusitala

Il y a ce dialogue relativement célèbre de Claire Parnet et Gilles Deleuze, intitulé De la supériorité de la littérature anglaise-américaine dans lequel le philosophe explique : « Fuir, c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. On ne découvre des mondes que par une longue fuite brisée. La littérature anglaise-américaine ne cesse de présenter ces ruptures, ces personnages qui créent leur ligne de fuite, qui créent par ligne de fuite. » Franchement, je ne cite pas Deleuze volontiers, je n’ai pas la prétention de le connaître assez et puis on va (encore) nous traiter d’élitiste ! Mais là, la lecture de l’un m’a immédiatement rappelé la lecture de l’autre ! Le Voleur de voitures c’est l’histoire d’Alex, 16 ans, qui se fait choper après le vol de quatorze voitures et qui se retrouve enfermé dans une maison de redressement. Des histoires de fuites, de ruptures et de créations, librement inspirées de la vie de l’auteur, Theodore Weesner qui accouche ici de son premier roman, écrit en 1972.

Qu’est-ce qui pousse Alex à piquer des voitures ? Il serait facile d’accuser le climat délétère qui règne à la maison depuis que la mère est partie, et que le père boit plus que de raison. Ça fuite pas mal du côté des parents… ça c’est ce que souhaitent entendre l’assistant social et le juge. Mais une réalité beaucoup plus complexe se dessine très lentement et ne sera jamais totalement dévoilée. La subtilité du fond contraste avec la brutalité de la forme.

On sent un jeune conducteur au volant d’une grosse cylindrée, si je puis oser ce genre de comparaison (c’est souvent ce qui fait le charme des premiers très bons romans). Le récit avance par à coups : on est trimballé d’une époque de la vie d’Alex à une autre sans crier gare, les ellipses sont nombreuses. Les flashbacks, les fondus enchaînés et les longs travelings, bref, tous les ingrédients des films américains sont également présents dans le roman. Il y a aussi ces surprenantes ruptures de rythme : on passe brutalement d’une course poursuite en voiture (une scène assez rare en littérature: le paysage défile à toute vitesse, le visage du héros est tendu, le suspens est à son comble et le lecteur retient son souffle) à de longues séquences de siestes et d’ennui dans le huis-clos étouffant d’un centre de redressement. Ça chahute le lecteur, qui en redemande !

Pour dire aussi toute la beauté de cette œuvre, il faudrait pouvoir évoquer sa fin, abrupte et violente, sans en dévoiler le contenu. Exercice trop périlleux pour le continuer plus longtemps… Ces dernières pages ne laissent aucun doute : nous venons d’assister à la naissance d’un « grantécrivain ». Ce passage sur le rangement des livres devrait suffire à vous convaincre de la beauté et l’originalité de l’écriture de Theodore Weesner : « Les livres terminés s’entassaient sur l’étagère en haut de son placard, au fond, hors de vue. Pas parce que les couvertures montraient des chemisiers déchirés qui révélaient de la peau, mais parce qu’il arrivait que les mots disparaissaient en tant que mots et alors c’était lui qui apparaissait, et sa vie jamais racontée était racontée l’espace d’un instant, et exposée, et il éprouvait le besoin de la camoufler dans son placard. »

La jeune maison d’édition Tusitala nous fait un très beau cadeau pour la rentrée avec la traduction de cet auteur né en 1935 et mort en juin de cette année. On apprécie également le soin que ces éditeurs talentueux portent depuis deux ans au graphisme, au papier choisi et à la traduction. Tant qu’on y est, on ne saurait trop vous conseiller de lire l’ensemble de leur catalogue, qui fait la part belle à la littérature étrangère, notamment aux traductions d’auteurs islandais et américains.Et s’il fallait n’en citer qu’un, nous choisissons l’auteur gonzo Oscar Zeta Acosta, dont les deux volets de son autobiographie Mémoires d’un bison et La Révolte des cafards constituent un témoignage rare et puissant sur le mouvement de lutte chicano.

(C.N.)

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Chaînes et autres complications

merci-couvJe lis la quatrième de couverture obligeamment rédigée par l’éditeur de Merci, le livre de Pablo Katchadjian: « Enfermé dans une cage en bois avec deux cents camarades d’infortune, un esclave arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à laquelle un être humain puisse être confronté… Trouvant des appuis auprès des autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une révolte dont les conséquences le déborderont rapidement…« 

Il y a plusieurs façons de lire ce formidable texte de l’Argentin Pablo Katchadjian, révélation incontournable de cette rentrée. Primo, on peut y voir une réflexion sur la liberté. Les esclaves se révoltent et cette liberté leur brûle les doigts comme une arme absolue, qui autorise tout pour autant qu’on sache la manier, ce qu’ils n’ont jamais appris à faire. Et puis la liberté, c’est comme un jardin sauvage: joli, mais si on ne taille pas ici où là, mauvaises herbes, pucerons et limaces s’en donnent à cœur joie, et on ne risque pas de récolter beaucoup de fruits. Secundo, on peut aussi le lire comme un exercice littéraire plein d’absurdité, une érosion des structures du récit, un jeu brillant de répétitions et de collage (ce genre de considération littéraire peut entraîner le commentateur très loin, d’autant plus qu’il peut justifier les analyses les plus farfelues par la construction imprévisible du récit de Katchadjian). Tertio, on peut s’amuser à traquer la métaphore et regarder Merci comme un récit parlant forcément de quelque chose de plus ample, à l’enjeu plus important, qui appelle une lecture clairvoyante.

Comme je suis d’humeur jouette, j’ai bien envie de tirer ce fil métaphorique (ou plutôt métonymique, c’est-à-dire le détail représentant l’ensemble). Je lis donc Merci comme la métonymie d’un monde où toute révolution visant à abolir une fois pour toutes la domination du fort sur le faible est vouée à l’échec, lequel n’est pas tant l’incapacité à atteindre le but fixé que l’accumulation sur le chemin de cadavres et de trahisons de tous les idéaux. Et si la révolution semble réussir quelque part, l’étendre à d’autres lieux, libérer d’autres esclaves de leurs chaînes s’avère périlleux, en premier chef parce qu’il faut « déléguer les pouvoirs de la révolution » et pour cela faire confiance à la bonne volonté humaine, qui n’est pas la chose la plus également partagée dans notre espèce. Dans Merci, les esclaves libérés nomment Roi leur libérateur, qui n’abuse pas de son statut mais finira par être dépassé par plus assoiffé de pouvoir que lui: comment ne pas y voir les mouvements populaires préparant candidement le chemin de la dictature ? Quand une esclave dit: « C’était peut-être pire auparavant, mais je savais ce qui m’attendait, y compris ce qu’Hannibal allait me faire et cela ne me faisait pas peur, cela me révoltait un peu, c’est tout« , comment ne pas y lire le ferment de la passivité des foules face à l’oppression, honnie mais paradoxalement rassurante, et la facilité avec laquelle un peuple révolutionnaire se libère d’un joug pour se soumettre à un autre? Comment ne pas voir dans les cérémonies rituelles à la symbolique saugrenue qui s’organisent dans les châteaux libérés une représentation des cultes stupides (par exemple le culte de l’Être Suprême chez Robespierre) que les révolutionnaires dévoyés instrumentalisent pour affermir leur emprise sur le peuple? Et quand à la fin du roman, le narrateur, qui fuit l’île recouverte de cendres par les feux qu’il a lui-même allumés, s’interroge: « Mais que pouvait bien vouloir dire cette histoire d’océan virant très lentement au bleu? Rien, au premier abord. Ou alors si, quelque chose de très précis: que petit à petit, la cendre restait derrière nous« , n’est-ce pas là la profession de foi réformiste (mais on peut aussi l’espérer anarchiste) d’un auteur qui ne croit pas au Grand Soir, et pense qu’il faut juste faire en sorte que les choses s’améliorent peu à peu? Après tout, Pablo Katchadjian est Argentin, avec un œil direct sur l’histoire des révolutions sud-américaines, jusque dans leurs avatars contemporains prétendûment de gauche. On ne pourrait pas lui reprocher une certaine désillusion…

Oui, décidément, ça se tient, cette histoire de métonymie des révolutions. Mais! Pas possible! Je lis la fin de la quatrième de couverture: le rédacteur nous adresse cette question: « Lecteur, ta lecture est-elle libre? » Bon sang! Alors quoi? Je n’en reviens pas! Abusé moi aussi? Prisonnier de mes propres obsessions? Coincé dans ma propre grille de lecture, encagé, impossible à libérer? Je n’aurais lu que ce que je voulais y lire? Pourquoi pas? On sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une nouvelle interprétation à chaque lecture. Pour en avoir le cœur net, je ferais bien d’y retourner voir. Cela me fera patienter, en espérant la traduction des autres livres de Pablo Katchadjian, dans laquelle on espère voir se lancer les très recommandables éditions Vies Parallèles. (P. M.)

P.S: Et quel plaisir de lire un livre parfaitement cousu, superbement maquetté, à la typographie soignée, bref, un Livre!
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !

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L’art de mener une vie déréglée et poétique

actes_sud_babel_poche_-_marcher_-_ou_l_art_de_mener_une_vie_d_r_gl_e_et_po_tique_tomas_espedal_Alors, voici un livre (de plus) sur la marche, cette activité auréolée d’une dimension bien dans l’air du temps : la purification de soi. La marche comme démarche quasi hygiénique, comme formation procurant, au contact de Mère Nature, sagesse, liberté et redécouverte de son moi authentique. Sauf qu’ici, le sous-titre entre parenthèses annonce d’emblée d’autres nuances : il s’agira de la marche comme art de mener une vie déréglée et poétique.

Tomas Espedal, ancien boxeur, est écrivain. Il écrit des livres largement autobiographiques, une sorte d’autofiction norvégienne (comme son ami Karl Ove Knausgaard). Un beau jour, Tomas prend la route et part sans se retourner. Quitte-t-il sa femme, ses amis, sa famille ? Rêve-t-il de disparaître, de quitter son moi, de devenir autre ? Ce n’est pas clair, mais peu importe. Il est heureux, car il marche. Il marche sur la piste ouverte, celle de la marche pour elle-même, sans but, chère à D.H. Lawrence.

Sur la piste ouverte, Tomas emporte avec lui La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, le premier écrivain à avoir réfléchi à ce que marcher veut dire. Pour Rousseau, la marche stimule la pensée, renforce la santé. Mais, la marche peut également meurtrir le corps et l’esprit : Hölderlin en témoigne, ainsi que de l’accablement dans lequel ses pérégrinations l’ont plongé.

Tomas imagine faire de la marche son métier. Un métier solitaire — comme l’écriture[1]. Profession : vagabond, sans-logis, va-nu-pieds. Loin de l’image idyllique du flâneur romantique anglais, il existe des promeneurs par nécessité, ceux que la misère jette sur les routes. Le poète Wordsworth et sa sœur Dorothy leur ont magnifiquement rendu hommage.

Lors de son périple, Tomas glisse ses pas dans ceux d’Erik Satie, en banlieue parisienne. Il refait la promenade ponctuée de nombreuses haltes dans des troquets où s’enivrait le musicien, où il puisait ses idées. Il reprend la route de Rimbaud, entre Charleville et Paris, et s’arrête, pour une soirée, dans un bar en contrebas de la place Pigalle où il fait la rencontre — une étincelle de fraternité — d’une prostituée ukrainienne.

La marche peut s’avérer rude, longue et épuisante. Alors, il est le bienvenu, l’ami qui nous accompagne, qui nous soutient, qui passe devant pour indiquer le chemin. Tomas sillonne les routes et les chemins de Grèce et de Turquie avec son ami Narve. La promenade solitaire se transforme en trip amical. On partage une clope, une bouteille de whisky pour lutter contre la peur de la nuit et des bruits, à la belle étoile, dans les montagnes de Cappadoce. Narve et Tomas, ces deux-là nous font penser à Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet.

Et, c’est bien là que réside la beauté ultime de ce livre : comme L’usage du monde, comme Côme, de l’auteur serbe Valjarevic, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique) offre au lecteur la conviction d’avoir trouvé un compagnon de route, un ami bienveillant, un ami en littérature, que l’on a accompagné le temps d’une lecture, et qui nous accompagnera longtemps encore. (O. V.)

 

[1] Lire à ce propos La solitude est sainte de William Hazlitt, écrivain et critique littéraire anglais (1778-1830), cité par Espedal et évoqué par notre collègue Philippe dans l’émission Temps de pause, sur Musiq 3, le 24 octobre 2014.

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Notre Prix Mémorable 2015 va à Scènes de ma vie, de Franz Michael Felder, éditions Verdier

memorable felder 2015Le Prix Mémorable est décerné une fois par an, en janvier, par notre groupement de librairies Initiales. La librairie indépendante connaît l’histoire littéraire, la librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur.

Scènes de ma vie, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, est le récit autobiographique de la formation d’un jeune vacher à la destinée extraordinaire.

« Je suis venu au monde le treize mai de l’an 1839, entre six et sept heures du matin, à Schoppernau, village le plus reculé des profondeurs du Bregenzerwald. Sous quels signes célestes, dans quel quartier de lune, mon père ne l’a pas noté. Mais en tous cas il devait faire beau, car on pressait nos journaliers de commencer enfin les premiers travaux des champs et d’épandre le fumier dans nos prés. »

Tout est présent dans ce premier paragraphe. Franz Michael Felder naît dans une région et à une époque où il est possible d’avoir à la fois les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles. La nature parle encore aux paysans et dit au père de Franz Michael que son fils ne suivra probablement pas le même chemin que les autres enfants du village. La prophétie se réalise bien vite quand le tout jeune Franz Michaël perd son œil gauche, alors que tous les espoirs (et les économies) de la famille avaient été placés dans le talent d’un médecin, charlatan et alcoolique, qui devait lui soigner l’œil droit… S’ensuit pour Franz Michael, à la fois incroyablement casse-cou et aux pensées extrêmement profondes, une enfance entre normalité et bizarrerie. La lecture forme sa sensibilité tout autant que la compagnie des bêtes. Il pense un temps devenir vétérinaire, mais c’est finalement dans l’écriture qu’il trouvera sa vocation. « L’homme intègre et de bonne volonté qui écrit au sein du peuple, et pour le peuple, non pour l’argent, celui-là accomplira bien plus de choses qu’un curé », lui apprit le vétérinaire.
C’est ce que réussira ce grand homme que fut, malgré sa courte vie, Franz Michael Felder. Il parvient à donner à ces « vies minuscules » toute la dignité qu’elles méritent. Par ailleurs, comme le souligne Peter Handke dans sa préface, il nous « explique notre propre enfance ». En lisant ces histoires du passé, notre présent s’éclaire. La langue de Felder est riche de toutes les strates de ses lectures : parfois sentencieuse comme les almanachs qu’il aimait lire en famille, parfois très formelle, comme les journaux qu’il adore lire et raconter autour de lui. On sent aussi l’influence de ses lectures religieuses. En effet, jusqu’à son adolescence, Franz Michael aura pour prescripteur et bibliothécaire le curé du village.
La cerise sur la sachertorte, c’est la traduction d’Olivier Le Lay, déjà responsable d’avoir rendu la voix à Franz Biberkopf dans sa nouvelle traduction de Berlin Alexanderplatz, et qui nous permet de ressentir si justement ce texte qui met une langue sublime au service d’une écriture dépouillée. (C.N.)
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Un prix qui vaut son prix!

Dans les bonnes résolutions des libraires de Livre aux Trésors, il y a : poster plus de chroniques sur le blog… On remercie Olivier qui nous fait partager son enthousiasme pour le livre de Toine Heijmans, En mer, paru en septembre chez Bourgois.

N’y allons pas par quatre chemins, le premier roman de cet écrivain néerlandais de 40 ans est une réussite totale. Il fut à juste titre récompensé par le prix Médicis étranger 2013.

Las de sa vie de bureau, Donald fait une pause et décide de partir naviguer seul pendant trois mois en mer du nord. Il arrive à convaincre sa femme de laisser leur fille de 7 ans l’accompagner pour la dernière traversée qui doit le ramener du Danemark jusqu’à la maison. Deux jours de douce complicité entre un père et sa fille, un voyage tranquille, idyllique, sur une mer étale et bienveillante.

Mais, la seconde nuit, alors que des nuages s’amoncellent et que la houle grossit, l’esprit de Donald, engourdi, vagabonde dangereusement. Les sens, émoussés par une longue veille, perçoivent-ils encore correctement la réalité qui l’entoure ? Quand il constate que sa fille n’est plus dans son lit, la panique s’empare de lui.

Alors la tension monte, inexorablement, et notre cœur de lecteur se serre, de plus en plus, jusqu’à manquer exploser, et l’on se dit, avec Donald, ce n’est pas vrai, ça ne peut pas arriver, ça ne peut pas !

Ce formidable roman joue parfaitement avec nos nerfs, mais touche aussi notre intelligence et notre sensibilité en décrivant subtilement les stratégies d’un mari et d’un père pour retrouver assurance dans la vie et dignité.

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Coquillages et crustacés, sur la plage abandonnée, et sur le sable, ton doux visage qui me souriait…

Ça y est ! On y est ! Les libraires de Livre aux Trésors vous proposent, comme c’est original, une sélection de lectures d’été !

La lecture d’été c’est un concept qui est assez mouvant et pas encore étudié scientifiquement, mais qu’on pourrait définir comme étant un livre qui se lit facilement, pas dénué d’humour, qui peut parfois évoquer les grands espaces. Ça peut aussi être un récit épique, et être un peu plus long qu’une lecture d’automne par exemple. Une lecture d’été doit tenir dans une poche et sentir bon l’apéro en terrasse.

On trouve peu de romans psychologiques dans les lectures d’été. S’il y a parfois des morts dans les romans de l’été, ce sont uniquement les morts présents dans un bon polar. Les bons polars font souvent de très bonnes lectures d’été.

Comme il y a beaucoup de livres qui peuvent rentrer dans la case « lecture d’été » telle que l’on vient de la définir, on a choisi de vous présenter notre sélection chez un éditeur dont le nom à lui seul évoquera à tous la joie des départs en vacances : Rivages

 

 

Rivages/noir, la collection culte dirigée par François Guerif (pour rappel, vient de sortir « Du polar », une série d’entretiens entre François Guerif et Philippe Blanchet, chez Payot)

Une sélection de Philippe, Éric, Olivier et Claire.

Warlock

Oakley Hall

Traduit de l’anglais (États-Unis) par David Boratav, préface de Rick Bass

11,95€

« Le rôle de la fiction n’est pas d’exposer les faits, mais la vérité »

Nous sommes en 1880. Warlock est un bled du Far West américain, à la frontière du Mexique. On y trouve les bons citoyens, des mineurs pressurés par les compagnies qui exploitent les mines d’argent et des cow-boys qui gardent le bétail, volent celui des Mexicains, braquent à l’occasion des diligences. Une bande, plus particulièrement, exerce sa terreur sur toute la région, celle d’Abe McQuown.

Quoique lâches, nos bons citoyens sont déterminés à éradiquer la violence qui empoisonne leur quotidien. Ils décident de faire appel à un justicier, un as de la gâchette, qu’ils nommeront Marshall et qui sera chargé d’éliminer la bande à McQuown. Son nom est Clay Blaisedell.

La narration nous emporte littéralement, alternant dialogues et descriptions somptueuses du Far West. On entend le galop des chevaux, on y sent la chaleur étouffante du sud, la sueur, la poussière qui se soulève, recouvre tout, s’infiltre partout, brûle les gosiers et irrite les yeux rouges, le whisky qui imbibe l’homme pour le soutenir ou l’anéantir, le ciel étoilé, magnifique, des grands espaces américains d’avant l’électricité. Les hommes, les femmes, individuellement ou en groupe, pris dans des enchaînements implacables, tentent de lutter, avec ou contre leur conscience, pour atteindre une vie meilleure.

Grand roman des passions humaines, Warlock décrit avec ampleur et finesse comment celles-ci se confrontent à l’exigence d’une Loi supérieure aux hommes qui œuvrerait pour le bien commun, et les tensions terribles qui naissent de cette confrontation.

Magistral, en effet.

 

À toute allure

Duane Swierczynski

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides

8,50 €

Lennon conduit la voiture après le braquage d’une banque. Boulot dangereux, surtout quand les braqueurs sont foireux, ou quand malgré tout son talent on ne peut éviter, dans sa fuite, de renverser une femme. Et plus encore quand on a été balancé, qu’on se fait piquer tout le magot par une deuxième équipe, qu’on est le seul survivant, et qu’on est bien décidé à se venger. Tout ça parce qu’on voulait se faire un peu d’argent pour passer du temps tranquille à bouquiner ! Heureusement qu’on a de l’humour (noir).

 

Luke la main froide

Donn Pearce

Traduit de l’anglais (États-Unis) par le grand Bernard Hoepffner

10,25€

Luke la main froide, c’est une plongée dans l’enfer d’un bagne américain des années 50, un héros cool qui ressemble au Bartleby de Melville ; c’est aussi une histoire profonde et captivante servie par une écriture superbe et magnifiquement traduite !

 

Pierre qui roule

Donald Westlake

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alexis G. Nolent

9,70 €

Découvrez la première aventure de John Dortmunder et de ses sbires, ingénieux braqueurs mais surtout rois des malchanceux devant l’éternel. Dans cette œuvre de jeunesse du grand Donald Westlake, ces attachants bras cassés courent après un diamant aux allures de savonnette ! A découvrir d’urgence !

 

Aucune bête aussi féroce

Edward Bunker

Traduit de l’Anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski

11,95 €

C’est au harcèlement de Ellroy auprès de François Guérif que l’on doit la chance de pouvoir lire les brûlots d’Edward Bunker en français. Considéré par l’auteur du Dalhia Noir comme étant LE roman des bas-fonds de L.A., Aucune bête aussi féroce est une véritable plongée dans le monde obscur du braquage organisé. Loin des clichés du style « gros bras, esbroufe et  poursuites de voitures à gogo», Bunker nous dépeint un univers qu’il a lui-même trop bien  connu, celui d’une vie en marge et de la prison. Son écriture est à l’image de ses personnages aux nerfs d’acier : dure, précise et dense. Vivement conseillé !

 

Elvis, Jésus et Coca-Cola

Le chant d’amour de J. Edgar Hoover

Kinky Friedman

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frank Reichert

10,25€ et 9,70€

 » C’est également à cette époque que j’ai commencé à percevoir, entre ma vie et celle de Jésus, certains parallèles assez troublants. Nous étions tous deux, bien entendu, de confession judaïque. Nous n’avions ni l’un ni l’autre, à proprement parler, de vraie patrie. Nous n’avions ni l’un ni l’autre pris femme durant notre existence terrestre. Nous n’avions ni l’un ni l’autre exercé de profession au cours de ce séjour. Nous nous étions essentiellement contentés, l’un comme l’autre, de parcourir le pays en exaspérant le menu peuple. »

Kinky Friedman, probablement le seul juif newyorkais également chanteur de country, est aussi l’auteur et le personnage principal de ces polars détonants alliant la verve de Groucho Marx et l’efficacité de Donald Westlake. Nous remercions vivement Christophe de l’Enseigne du Commissaire Maigret pour cette découverte qui met du peps dans notre quotidien.

 

Sélection Rivages, proposée par les libraires Claire et Philippe

 

Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles

Mélissa Banks

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Cartano

9,70€

Découverte récente de ce livre pas récent qui sera le compagnon idéal lors de vos pots en terrasse et sur votre serviette (essuie) de bain.

Jane, une jeune New-Yorkaise qui travaille dans l’édition, raconte sa vie, sa famille, ses amis et ses amours. Son récit est structuré en une série d’histoires, sans véritable ordre chronologique, mais qui au bout du compte tracent une ligne continue depuis son adolescence jusqu’à l’âge mûr. En filigrane apparaissent les interrogations, recouvertes par le voile pudique de l’humour, sur le sexe, la vie de couple et les sentiments. Jusqu’à la dernière nouvelle, qui donne son titre à l’ouvrage et dans laquelle l’héroïne trouve enfin la formule de l’amour véritable.

Coup de cœur pour ce livre léger et profond à la fois !

Mon Antonia

Willa Cather
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Ruard
9,70€

« Pris entre cette terre et ce ciel, je me sentais comme effacé, gommé. Je ne dis pas mes prières cette nuit-là. Ici, pensai-je, ce qui sera sera. ».

Le jeune Jim vient de découvrir l’immensité des plaines du Nebraska. En ce début du 20è siècle, ils sont nombreux, Russes, Norvégiens, Tchèques, à faire comme Jim la découverte de cette terre sauvage synonyme de vie meilleure. Antonia a quatre ans de plus que Jim, elle est tchèque et ils vont grandir ensemble. Entre amitié passionnelle, et amour fraternel, leurs chemins se séparent de nombreuses fois, mais toujours Jim revient vers elle.

Il souffle sur ce roman le vent charmant des classiques qui fleurent bon la campagne et les beaux sentiments. Et l’on découvre avec émerveillement la langue épique et douce à la fois de Willa Cather, grande dame de la littérature américaine, pionnière dans sa catégorie.

 

Promenons-nous dans les bois

Bill Bryson

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Chaunac

10,25€

Bill Bryson décide de faire un retour à la nature en s’attaquant à l’Appalachian Trail, un sentier qui serpente sur 3500 kilomètres, du Maine à la Georgie. Promenons-nous dans les bois  est le récit désopilant de cette randonnée dans les décors grandioses de ces contrées sauvages. Into the wild revu par les frères Coen !

 

N.P

Banana Yoshimoto

Traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô

8,60€

Voici un livre qui détonne dans notre sélection ! En effet, il ne sera pas question ici de grands espaces, encore moins d’humour. Un auteur japonais se suicide en laissant un recueil de nouvelles écrites en anglais. Tous ceux qui s’essaient à sa traduction en japonais se suicident à leur tour. Ils sont quatre personnages, étrangement liés, à vouloir résoudre le mystère qui entoure le livre.

N.P possède une atmosphère toute particulière et l’on ressort de sa lecture légèrement sonné et comme hanté par l’étrange petite musique qui s’en dégage

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Le libraire était presque farpait…

Il est encore trop tôt pour commencer une série « Qu’est-ce que tu lis pour les vacances ?» Pourtant, certains libraires de Livre aux Trésors ont déjà du sable dans leur tong et des souvenirs de coucher de soleil sur la mer plein la tête.

-          Alors Éric, tu as fait plein de bonnes lectures ces derniers temps, il me semble…

-          Oui, je n’ai pas encore pris le temps d’en parler, mais je suis content que tu m’en parles.

-          On connaît ton goût pour la littérature américaine musclée, et ta sélection ne déroge pas beaucoup à cette habitude.

-          Effectivement. Même si je n’ai rien lu de rude et de très noir…

J’ai beaucoup aimé la Promo 49, chez Cambourakis, qui ne sort que du bon, on y reviendra, de Don Carpenter que nous avions découvert lors de la sortie du mémorable Sale temps pour les braves (à redécouvrir en poche chez 10/18). Ce nouveau roman est beaucoup moins dur que Sale temps …, roman sur la prison et ce genre de joyeusetés. Mais on retrouve aussi un portrait désabusé de la jeunesse américaine au moment de prises de décisions cruciales pour leur avenir (partir à la guerre ? se marier ? tomber enceinte ?…).

Dans un autre genre mais toujours chez Cambourakis, je suis en train de lire Ordures de Stephen Dixon. C’est l’histoire d’un patron de bar harcelé par une sorte de mafia des éboueurs. Il refuse de céder au chantage et sa vie devient un enfer jonché d’ordures, au sens propre comme au figuré…  C’est pas drôle mais pas dramatique non plus. C’est un peu comme les libraires qui refusent de céder à la loi du plus fort juste pour éviter quelques coups durs !

-          Merci pour cette nouvelle chronique et ta comparaison pertinente du métier de taulier avec celui de libraire. J’adhère !

-          Et moi, j’adore !

Dans un style léger et loufoque, j’aimerais vous parler de la nouvelle sortie chez Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur qui lui aussi résiste tel le petit village gaulois assailli par les Romains en proposant des ouvrages rares et toujours de très haute qualité. En plus celui-là est lisible ! Le linguiste était presque parfait est un super polar à côté de ses pompes. C’est en effet « du David Lodge avec des cadavres » : c’est comme le port salut, c’est écrit dessus, enfin derrière le livre.

 

Sinon, chez un autre super éditeur qui propose un catalogue toujours surprenant et jamais ronflant : j’ai nommé le mal nommé Le Dilettante, j’ai beaucoup aimé Les fables de Zambri d’Ambrose Bierce. Ce type de la fin du 19ème était un original qui a fini dans l’armée de Pancho Villa et qui a disparu de la circulation pendant la Révolution. Il avait toujours voulu mourir sur le front.

-          On peut dire alors qu’il a réussi sa vie !

-          Lovecraft était un de ses plus grands fans. C’est dire ! Donc, ses fables sont courtes, absurdes et noires, et dénuées de toute morale. Parfait !

-          Pas de morale, dans des fables, c’est en effet l’oeuvre d’un original !

-          Et sinon, un dernier pour la route, toujours au Dilettante, Le Tournant de la rigueur de Milan Dargent.  C’est l’histoire d’un groupe de rock à Lyon (capitale du rock pendant 2 ans, je vous le rappelle !), au début des années 80, quand Mitterrand accède au pouvoir. C’est vraiment très drôle et ça plaira à tous les fans de musique amateurs de mauvaise foi et de théories musicales foireuses. D’ailleurs, j’en profite pour dire à l’auteur que je suis pas d’accord avec lui quand il dit par exemple que Lou Reed est irréprochable, parce qu’en fait …

-          Excuse-moi, je vais te couper et te laisser discuter de ça avec ceux qui viennent acheter des vinyles.

-          Oui, mais quand même, le dernier Bowie…

-          Merci Éric ! Je profite d’avoir la parole pour ajouter à cette liste déjà bien chargée en super bouquins, 2 autres bouquins géniaux du même tonneau (d’alcool fort). Québec Bill Bonhomme, d’Howard Frank Mosher, encore une petite perle de roman couillu chez Cambourakis ! Québec Bill Bonhomme amène son jeune fils et son beau-frère tout droit dans la gueule du Diable lorsqu’il décide aux premiers jours d’un printemps tout relatif de se lancer dans le convoyage de bouteille de whisky de contrebande. Un roman au rythme haletant et très drôle. Du nature-writing d’action.

J’en profite aussi pour vous parler des 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons d’Alain Guyard. Et c’est au Dilettante ! Alain Guyard est persuadé que la philosophie n’est pas cette gentille soupe « interactive, fun et conviviale » qu’on nous sert régulièrement à la télé ou dans des conférences orchestrées comme des grandes messes… Non, lui, il aime la philosophie qui « fout la tempête à la caboche ». Et il nous propose de cheminer au côté des plus grands, de Socrate (le numéro un au hit-parade de son cœur) à Albert Cossery, en passant par Descartes, Spinoza ou encore Guy Debord. On avait déjà adoré sa gouaille dans l’excellent roman La Zonzon (qui vient de sortir en poche, chez Points), on retrouve donc avec plaisir cette belle langue verte qui est la sienne. Chaque leçon théorique est accompagnée par une application pratique, toujours drôle et jubilatoire.

Et pour prolonger la lecture du livre, on a l’immense plaisir de vous annoncer déjà sa venue en chair et en os à la librairie, le mercredi 19 juin !

(C.N. et E.S.)

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