Mrs. Bridge, un immense classique américain écrit par Evan S. Connell

Mrs Bridge imageMrs. Bridge ne s’est jamais habituée à son prénom — India. Lorsqu’ils l’ont appelée ainsi, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre.

Mrs. Bridge s’est mariée avec Walter, jeune avocat besogneux, fougueux au lit dans les premiers temps de leur mariage, puis juste tendre, puis fatigué. Elle en conclut que le mariage était peut-être chose équitable, mais que l’amour ne l’était pas.

Mrs. Bridge donna à ses trois enfants l‘éducation qu’elle avait reçue de ses parents — bonnes manières, amabilité, propreté. Mais leur comportement la surprit, car ce qui les frappait le plus n’était nullement ce sur quoi elle insistait.

Mrs. Bridge acceptait de bon cœur que sa petite Carolyn joue avec Alice, la fille du jardinier noir des voisins. Un jour que cette dernière, voyant passer une voiture de pompier, déclara se demander qui ces pompiers allaient bruler aujourd’hui, Mrs. Bridge s’arrêta, sourit gentiment aux deux enfants, heureuse que Carolyn n’eût pas conscience de ce qui la séparait de sa petite amie.

Ainsi, par petites touches précises, tranchantes, 117 scénettes d’une superbe ironie — superbe car suggérée, tapie sournoisement dans les allusions qui font mouche après un léger décalage délicieux —, Evan S. Connell brosse le portrait d’une femme de la middle class américaine pétrie de bons sentiments, de bonnes manières, de bonnes intentions, effrayée par le moindre écart de conduite, la moindre manifestation d’originalité, le moindre coin enfoncé dans ses certitudes et dans ses habitudes. Le vide existentiel de Mrs. Bridge nous amuse, nous irrite, nous fascine, et nous inquiète car il nous tend le miroir de notre propre vie lorsqu’on refuse, par conformisme ou par flemme, l’indispensable fureur de vivre.

Mais ce livre est trop subtil, trop beau pour se cantonner à de l’ironie, même intelligente. Il atteint la grâce quand, ici ou là, Mrs. Bridge connaît, malgré le vide, malgré tout, des moments de véritable tendresse. Et vivre sans tendresse, il n’en est pas question. (O. V.)

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Entre désir et révolution, le superbe roman de Mathieu Riboulet

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C’est un récit de 135 pages, à peine, mais dont la puissance frappe par sa farouche détermination à témoigner d’une époque révolue, par le rythme soutenu des phrases —certaines répétées tout du long, ressassement rageur —, le crépitement des mots qui fusent comme des balles de mitraillettes.

Dans la France des années 70, un adolescent découvre le trouble de l’attraction du corps des hommes, la force du désir sexuel qui l’envahit et qui le porte. Dans le même temps, le jeune homme s’éveille à la conscience politique, conscience du monde où les formidables aspirations à l’émancipation des peuples, des corps et des esprits régénérées par mai 68 se radicalisent dans la lutte armée et subissent la répression sanglante des appareils étatiques : les Brigades rouges, en Italie ; la Fraction armée rouge, en Allemagne.

Ce fut une époque intense, de jouissances insensées, d’espoirs inouïs, de désirs sublimes, où l’exaltation des sens côtoie la peur, le rire et la rage. Une époque insolente qui prendra fin au début des années 80, années Thatcher, pour ce qui est de la politique, années sida, pour ce qui est du sexe.

Mathieu Riboulet n’est ni juge, ni historien. C’est en écrivain qu’il témoigne et rapporte « les petits fragments de choses qui ont été et de ceux qui les ont faites ». Entre les deux il n’y a rien est le témoignage radical d’une époque où le désir était révolutionnaire, aussi bien que l’affirmation épatante de ce que peut la littérature.

Rien ne me dégoûte comme le voile d’ironie qu’on jette sur ces années, l’entourloupe politique, morale, intellectuelle qui les transforme en une espèce de comédie dont l’esprit français aurait évité qu’elle ne dérapât dans le sang comme le firent nos voisins allemands et italiens, les premiers trop lourds, les seconds trop légers, conformément aux lieux communs des peuples de l’Europe, comédie qu’on aurait rapidement considérée avec recul, esprit critique, autodérision, une fois les esprit ressaisis et Mitterrand élu.

(O.V.)

 

 

 

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Le-voleur-de-voiture-couv

« Partir, s’évader, c’est tracer une ligne.»

Sur Le voleur de voitures, Theodore Weesner, traduit de l’anglais par Charles Recoursé, septembre 2015, Tusitala

Il y a ce dialogue relativement célèbre de Claire Parnet et Gilles Deleuze, intitulé De la supériorité de la littérature anglaise-américaine dans lequel le philosophe explique : « Fuir, c’est tracer une ligne, des lignes, toute une cartographie. On ne découvre des mondes que par une longue fuite brisée. La littérature anglaise-américaine ne cesse de présenter ces ruptures, ces personnages qui créent leur ligne de fuite, qui créent par ligne de fuite. » Franchement, je ne cite pas Deleuze volontiers, je n’ai pas la prétention de le connaître assez et puis on va (encore) nous traiter d’élitiste ! Mais là, la lecture de l’un m’a immédiatement rappelé la lecture de l’autre ! Le Voleur de voitures c’est l’histoire d’Alex, 16 ans, qui se fait choper après le vol de quatorze voitures et qui se retrouve enfermé dans une maison de redressement. Des histoires de fuites, de ruptures et de créations, librement inspirées de la vie de l’auteur, Theodore Weesner qui accouche ici de son premier roman, écrit en 1972.

Qu’est-ce qui pousse Alex à piquer des voitures ? Il serait facile d’accuser le climat délétère qui règne à la maison depuis que la mère est partie, et que le père boit plus que de raison. Ça fuite pas mal du côté des parents… ça c’est ce que souhaitent entendre l’assistant social et le juge. Mais une réalité beaucoup plus complexe se dessine très lentement et ne sera jamais totalement dévoilée. La subtilité du fond contraste avec la brutalité de la forme.

On sent un jeune conducteur au volant d’une grosse cylindrée, si je puis oser ce genre de comparaison (c’est souvent ce qui fait le charme des premiers très bons romans). Le récit avance par à coups : on est trimballé d’une époque de la vie d’Alex à une autre sans crier gare, les ellipses sont nombreuses. Les flashbacks, les fondus enchaînés et les longs travelings, bref, tous les ingrédients des films américains sont également présents dans le roman. Il y a aussi ces surprenantes ruptures de rythme : on passe brutalement d’une course poursuite en voiture (une scène assez rare en littérature: le paysage défile à toute vitesse, le visage du héros est tendu, le suspens est à son comble et le lecteur retient son souffle) à de longues séquences de siestes et d’ennui dans le huis-clos étouffant d’un centre de redressement. Ça chahute le lecteur, qui en redemande !

Pour dire aussi toute la beauté de cette œuvre, il faudrait pouvoir évoquer sa fin, abrupte et violente, sans en dévoiler le contenu. Exercice trop périlleux pour le continuer plus longtemps… Ces dernières pages ne laissent aucun doute : nous venons d’assister à la naissance d’un « grantécrivain ». Ce passage sur le rangement des livres devrait suffire à vous convaincre de la beauté et l’originalité de l’écriture de Theodore Weesner : « Les livres terminés s’entassaient sur l’étagère en haut de son placard, au fond, hors de vue. Pas parce que les couvertures montraient des chemisiers déchirés qui révélaient de la peau, mais parce qu’il arrivait que les mots disparaissaient en tant que mots et alors c’était lui qui apparaissait, et sa vie jamais racontée était racontée l’espace d’un instant, et exposée, et il éprouvait le besoin de la camoufler dans son placard. »

La jeune maison d’édition Tusitala nous fait un très beau cadeau pour la rentrée avec la traduction de cet auteur né en 1935 et mort en juin de cette année. On apprécie également le soin que ces éditeurs talentueux portent depuis deux ans au graphisme, au papier choisi et à la traduction. Tant qu’on y est, on ne saurait trop vous conseiller de lire l’ensemble de leur catalogue, qui fait la part belle à la littérature étrangère, notamment aux traductions d’auteurs islandais et américains.Et s’il fallait n’en citer qu’un, nous choisissons l’auteur gonzo Oscar Zeta Acosta, dont les deux volets de son autobiographie Mémoires d’un bison et La Révolte des cafards constituent un témoignage rare et puissant sur le mouvement de lutte chicano.

(C.N.)

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Ecrire à tombeau ouvert

crash-test-claroLe nouveau roman de Claro n’est pas le cadeau de Noël idéal pour votre tonton Jean-Claude. Mais si, vous savez bien, celui pour qui la musique classique commence à Richard Clayderman et s’achève à André Rieu. Pas plus que pour votre marraine Micheline, celle qui trouve que le nouveau disque de Francis Cabrel est vraiment très rock. Non, non, non et non, le nouveau roman de Claro ne plaira pas à ceux qui choisissent toujours et exclusivement des beignets de porc à l’aigre-douce quand ils vont au restaurant chinois. Ni à ceux qui restent toujours à l’arrière dans les concerts pour ne pas se sentir trop serrés dans le public. Ou à ceux qui ont peur de mettre les pieds dans le centre d’une ville parce qu’ils pensent que des mendiants et/ou des étrangers en situation irrégulière vont forcément les dépouiller. Si vous lisez ces lignes, n’offrez pas le nouveau roman de Claro à ces personnes dans votre entourage. Et si vous vous reconnaissez dans ces quelques exemples, mieux vaut passer votre chemin, à moins d’avoir un goût particulier pour les chocs thermiques: si on n’aime pas quand ça pique, on évite de prendre le plat avec trois piments dessinés sur la carte. Par contre, si vous êtes de ceux qui préférerez toujours une bonne trappiste à six Kronembourg, qui échangez une suite dans un cinq étoiles à Monaco contre une remise au bord de l’Amazone, si vous n’avez pas peur de vous enfiler quelques alcools frelatés tout droit sortis de caves interlopes en Bulgarie ou ailleurs, que vous n’êtes pas contre vous faire un peu bousculer du côté de la langue et du vocabulaire, et que vous pensez que la littérature n’est pas faite pour vous brosser dans le sens du poil, et enfin que les cadavres, le strip-tease et la masturbation adolescente ne vous effraient pas, alors ouvrez grands les bras et accueillez avec excitation Crash-test, le nouveau roman de Claro.

Je vous le dis tout net: les bruits qui courraient autour de ce nouveau Claro n’étaient pas tous très positifs. Dans ce métier, il faut laisser traîner ses oreilles mais ne pas hésiter à jeter aux orties ce qu’elles ramassent. C’est autant par sympathie pour le bonhomme que par intérêt pour son œuvre d’auteur, de traducteur et d’éditeur que je me suis lancé dans la lecture, et c’est peu dire que j’en ai été récompensé. Crash-test est le roman de trois solitudes. Solitude d’un technicien chargé de réaliser ces fameux crash-tests de voitures avec, à la place des mannequins que nous connaissons aujourd’hui des cadavres (le récit se déroule au début des années septante), des gens que personne ne réclame et qui meurent une deuxième fois au volant de véhicules projetés à grande vitesse sur des murs. Solitude d’une strip-teaseuse, objet de fascination pour ces hommes qui, de leur cabine, l’observent se dénuder et dont elle ne voit que la braise d’un cigarillo. Solitude d’un adolescent qui trouve dans l’onanisme compulsif une issue à l’oppression d’une cellule familiale marquée par l’abus d’alcool, les voix rauques et l’odeur du tabac froid. Trois histoires, trois chemins dont on suppose qu’ils vont se croiser, trois partis-pris narratifs, faits de jeux typographiques, de déstructuration des agencements du texte (comme dynamité, explosé contre un mur, balayé par un mouvement de hanche dénudée ou secoué par une main fébrile le long du vit), d’énumération et de compte à rebours des chapitres, bref, de mises en scène formelles qui agissent sur le récit comme autant de tanins modifiant le goût complexe d’un vin d’exception.

Claro écrit des romans d’aventure – l’aventure de la langue, s’entend. Lire un roman de Claro, c’est lui emboîter le pas dans une jungle où il progresse à coups de machette, immergés dans une végétation inquiétante et vénéneuse. On explore les possibilités de la narration, de la phrase, du mot. La jungle n’a pas de sentiers tracés et quelques fois Claro semble s’égarer, prendre le mauvais chemin. Dans les livres de Claro, il y a toujours l’un ou l’autre moment où il semble plus laborieux, où l’exercice de faire avancer un récit lui pèse car c’est une contrainte qui englue sur son écriture libre et exploratrice. Mais ces passages révèlent aussi à quel point Claro romancier est en perpétuelle recherche. C’est sans doute la qualité première qu’il faut à ses lecteurs: penser que la littérature est affaire d’expérimentation, de sauts dans le vide et d’acrobaties sans filet. Ce qui n’exclut évidemment pas le récit mais impose de le regarder se faire décaper par un acide littéraire particulièrement corrosif, et d’y prendre du plaisir.

Alors oui, lire Claro offre des récompenses. Par exemple, lire Crash-test vous offrira quelques-unes des plus belles et fortes pages qui se puissent lire sur le sexe et la domination. Un échantillon : « Mes chers pornographes, mes coûteux pornographes, mes pères, frères et oncles, mes petits soldats aux mains palmées par la peur. Et pourtant qui parmi nous oserait ne serait-ce que s’essuyer le con avec une seule de vos fiertés? Laquelle d’entre nous oserait extraire de sa matrice l’ancêtre constipé de vos peurs viscérales? Savez-vous, savez-vous seulement de quelle rage sont faits en nous les archanges qui vous pardonnent vos ruts? » La littérature française n’a pas tant d’écrivains doués d’un tel sens du rythme et de la prosodie (par-dessus tout, appliquant cette langue naturellement poétique et abrasive à des personnages de peu de choses, des humains des marges, évoluant sur le parapet qui sépare leur propre existence du vide) qu’on puisse se passer de lire Claro, de le suivre avec confiance, en sachant que quelque tortueuse que soit la route, c’est celle de la littérature, celle qui restera.

Cela dit, si vous préférez vraiment les beignets de porc à l’aigre-douce, la rentrée littéraire en regorge. (P. M.)

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Chaînes et autres complications

merci-couvJe lis la quatrième de couverture obligeamment rédigée par l’éditeur de Merci, le livre de Pablo Katchadjian: « Enfermé dans une cage en bois avec deux cents camarades d’infortune, un esclave arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à laquelle un être humain puisse être confronté… Trouvant des appuis auprès des autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une révolte dont les conséquences le déborderont rapidement…« 

Il y a plusieurs façons de lire ce formidable texte de l’Argentin Pablo Katchadjian, révélation incontournable de cette rentrée. Primo, on peut y voir une réflexion sur la liberté. Les esclaves se révoltent et cette liberté leur brûle les doigts comme une arme absolue, qui autorise tout pour autant qu’on sache la manier, ce qu’ils n’ont jamais appris à faire. Et puis la liberté, c’est comme un jardin sauvage: joli, mais si on ne taille pas ici où là, mauvaises herbes, pucerons et limaces s’en donnent à cœur joie, et on ne risque pas de récolter beaucoup de fruits. Secundo, on peut aussi le lire comme un exercice littéraire plein d’absurdité, une érosion des structures du récit, un jeu brillant de répétitions et de collage (ce genre de considération littéraire peut entraîner le commentateur très loin, d’autant plus qu’il peut justifier les analyses les plus farfelues par la construction imprévisible du récit de Katchadjian). Tertio, on peut s’amuser à traquer la métaphore et regarder Merci comme un récit parlant forcément de quelque chose de plus ample, à l’enjeu plus important, qui appelle une lecture clairvoyante.

Comme je suis d’humeur jouette, j’ai bien envie de tirer ce fil métaphorique (ou plutôt métonymique, c’est-à-dire le détail représentant l’ensemble). Je lis donc Merci comme la métonymie d’un monde où toute révolution visant à abolir une fois pour toutes la domination du fort sur le faible est vouée à l’échec, lequel n’est pas tant l’incapacité à atteindre le but fixé que l’accumulation sur le chemin de cadavres et de trahisons de tous les idéaux. Et si la révolution semble réussir quelque part, l’étendre à d’autres lieux, libérer d’autres esclaves de leurs chaînes s’avère périlleux, en premier chef parce qu’il faut « déléguer les pouvoirs de la révolution » et pour cela faire confiance à la bonne volonté humaine, qui n’est pas la chose la plus également partagée dans notre espèce. Dans Merci, les esclaves libérés nomment Roi leur libérateur, qui n’abuse pas de son statut mais finira par être dépassé par plus assoiffé de pouvoir que lui: comment ne pas y voir les mouvements populaires préparant candidement le chemin de la dictature ? Quand une esclave dit: « C’était peut-être pire auparavant, mais je savais ce qui m’attendait, y compris ce qu’Hannibal allait me faire et cela ne me faisait pas peur, cela me révoltait un peu, c’est tout« , comment ne pas y lire le ferment de la passivité des foules face à l’oppression, honnie mais paradoxalement rassurante, et la facilité avec laquelle un peuple révolutionnaire se libère d’un joug pour se soumettre à un autre? Comment ne pas voir dans les cérémonies rituelles à la symbolique saugrenue qui s’organisent dans les châteaux libérés une représentation des cultes stupides (par exemple le culte de l’Être Suprême chez Robespierre) que les révolutionnaires dévoyés instrumentalisent pour affermir leur emprise sur le peuple? Et quand à la fin du roman, le narrateur, qui fuit l’île recouverte de cendres par les feux qu’il a lui-même allumés, s’interroge: « Mais que pouvait bien vouloir dire cette histoire d’océan virant très lentement au bleu? Rien, au premier abord. Ou alors si, quelque chose de très précis: que petit à petit, la cendre restait derrière nous« , n’est-ce pas là la profession de foi réformiste (mais on peut aussi l’espérer anarchiste) d’un auteur qui ne croit pas au Grand Soir, et pense qu’il faut juste faire en sorte que les choses s’améliorent peu à peu? Après tout, Pablo Katchadjian est Argentin, avec un œil direct sur l’histoire des révolutions sud-américaines, jusque dans leurs avatars contemporains prétendûment de gauche. On ne pourrait pas lui reprocher une certaine désillusion…

Oui, décidément, ça se tient, cette histoire de métonymie des révolutions. Mais! Pas possible! Je lis la fin de la quatrième de couverture: le rédacteur nous adresse cette question: « Lecteur, ta lecture est-elle libre? » Bon sang! Alors quoi? Je n’en reviens pas! Abusé moi aussi? Prisonnier de mes propres obsessions? Coincé dans ma propre grille de lecture, encagé, impossible à libérer? Je n’aurais lu que ce que je voulais y lire? Pourquoi pas? On sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une nouvelle interprétation à chaque lecture. Pour en avoir le cœur net, je ferais bien d’y retourner voir. Cela me fera patienter, en espérant la traduction des autres livres de Pablo Katchadjian, dans laquelle on espère voir se lancer les très recommandables éditions Vies Parallèles. (P. M.)

P.S: Et quel plaisir de lire un livre parfaitement cousu, superbement maquetté, à la typographie soignée, bref, un Livre!
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !

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Yves Ravey : Sans état d’âme mais avec humanité

Puvoirs_N° 119Les romans de Yves Ravey fouillent les interstices, les lieux invisibles et les anfractuosités de la vie: les banlieues résidentielles, les petites villes provinciales, les lotissements le long de routes sans âme, bordées de bars et de magasins agricoles, où le crépi jaunâtre mais défraîchi des maisons semble seul rompre la grisaille, où les restes d’une vie rurale côtoient tant bien que mal les stigmates hideux de la modernité, panneaux publicitaires et centres commerciaux. Voilà le décor. Dans la littérature française, ces lieux-là n’intéressent pas grand monde, pas plus d’ailleurs que leurs habitants, des petites gens, comme on dit. Des jeunes femmes grandies sans perspectives et devenues serveuses, ou go-go dancer ou caissières payées au smic. Des hommes, ouvriers agricoles ou manutentionnaires. Des gens à qui on ne prête pas d’ambition, nés là et restés là, dans l’ennui et le désœuvrement parfois, ou dans une routine qui place les insatisfactions, les désirs et les renoncements désabusés sous l’éteignoir. C’est ce que les journaux et les hommes politiques appellent « le peuple »: des gens ordinaires supposés ne pas avoir d’histoires.

Des histoires pourtant, il y en a. Il suffit d’aller rôder du côté de la limite, là où des conditions sociales qui ne sont pas la misère mais moins encore l’opulence font le terreau des plans foireux et des coups tordus, où peuvent, faut pas grand chose, s’émousser la morale et la loi.

Ainsi de Sans état d’âme, paru aux éditions de Minuit. Gustave est chauffeur poids lourd à l’international. Il vit seul dans une maison en bordure d’un champ de maïs; son père est mort et sa mère démente, qui ne sortira jamais de sa maison de retraite. Stéphanie, sa voisine, fait appel à lui pour retrouver la trace de son fiancé américain, John Lloyd, soudainement disparu et dont on se demande bien ce qu’il était venu faire dans ce coin perdu de Lorraine. Gustave est amoureux de Stéphanie depuis l’enfance, et puisqu’il est en vacances, il accepte. D’autant plus que la mère de Stéphanie, propriétaire de la maison, est bien décidée à l’expulser pour raser la masure et se lancer dans un projet immobilier. Gustave a peut-être pas mal de choses à gagner dans cette histoire, et quelques autres à cacher.

Ravey excelle à donner à son récit un faux air de roman noir, où presque rien ne se passe, où dès lors chaque petit événement suscite un doute, une piste, un questionnement. C’est du suspense sans aucun effet de manche, bâti sur un bruit blanc interrompu çà et là par un cliquetis suspect, qui suggère que les personnages en savent un peu plus long que nous, juste assez pour nous donner l’inconfortable impression d’être dupés sans jamais en être certains. Du travail d’orfèvre, de la dentelle, pour user de métaphores éculées.

On a souvent dit de Yves Ravey qu’il est un auteur simenonien. C’est vrai. Même intérêt pour les gens « sans importance ». Même représentation des vices d’une petite (ou très petite) bourgeoisie de province. Même écriture dépourvue de falbalas stylistiques. Pourtant tout cela ne serait que vague ressemblance si Ravey n’avait fait sienne la devise de Simenon: comprendre et ne pas juger. Yves Ravey entraîne le lecteur dans cette zone fangeuse où vacillent les principes les plus fermes, et si les magistrats ont quelque utilité dans la société, c’est le privilège de la littérature de plutôt les envoyer se faire pendre et de substituer au code pénal le regard d’un humain sur un autre, bien incapable de dire comment il aurait agi à sa place. Le refus du jugement passe aussi chez Ravey par l’usage crucial qu’il fait de la langue. Souvent, l’écrivaillon (et il y en a!) voulant faire parler des personnages populaires, qu’on imagine débordant d’expressions régionales et d’accents, choisit de leur mettre en bouche un argot que plus personne ne parle mais qui dégage un petit fumet des bas-fonds, ou pour les plus audacieux de truander Céline et de singer un langage oral sensé donner l’expérience réaliste du parler prolétaire. Dans les deux cas, c’est de l’art pompier, de l’académisme sentant le mépris de classe à plein nez. Au contraire, les personnages de Yves Ravey s’expriment dans une langue affranchie de leur supposée condition sociale. Pas d’expressions frelatées placées là pour se la jouer authentique, tels des Apollons en plâtre dans un restaurant grec. La langue des personnages, la langue de Gustave, puisqu’il est le narrateur, est une langue blanche, comme on dit une écriture blanche, sans fard, sans effet de style mais sans rien retrancher à la syntaxe. C’est pour cette raison sans doute que se dégage une telle humanité des romans de Yves Ravey. Parce que la langue qu’il emploie s’approche au plus près de la vérité intérieure de ses personnages, laquelle vérité n’a pas d’accent, ne fait pas d’erreur grammaticale, ne bafouille pas et n’a que faire de paraître populaire. Cet immense respect dans sa manière de faire parler ses personnages fait de Yves Ravey un auteur parmi les plus appréciables dans le paysage contemporain, et des personnages eux-mêmes, des êtres incarnés qui longtemps nous accompagnent et sèment en nous le doute. C’est très rare, et donc précieux. (P.M.)

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Encore rêver de l’Orient

Boussole2Face au flot torrentiel d’horreurs que déversent chaque jour les journaux, dans ce monde stupéfié par le déchaînement de violence au Proche et au Moyen-Orient, il est grand besoin de livres qui choisissent la lumière plutôt que la nuit, l’amitié de préférence à la peur, et tordent le cou aux fantasmes régressifs et droitiers d’une forteresse européenne isolée du monde barbare, qui devrait tout le bien qui l’habite à elle-même et tout le mal aux autres, ces allochtones au teint brun, ces mahométans moyenâgeux qui tant nous épouvantent aujourd’hui. Il faut des livres qui regardent l’arbre aux racines, et redisent aux lecteurs tout ce que nous devons à ces Autres, qui répètent encore une fois que nous sommes terre de métissage – depuis toujours – et plus encore, que notre culture en est le produit. Il faut dire et redire encore ces évidences pour effriter petit à petit la tentation du repli et saper les bases du racisme, refuge des ignorants et des salauds. Oui, de tels livres sont aujourd’hui de l’ordre du nécessaire : le pain et le vin de nos idées. Encore faut-il qu’existent des écrivains capables de prendre ces sujets à bras-le-corps, de les irriguer de leur savoir et de les porter sur la place publique. C’est déjà beaucoup. Faire oeuvre de littérature est un luxe.

Mesurons donc notre chance : à tous ces égards, le nouveau roman de Mathias Enard est un texte important. Mais pour en parler, citons d’abord quelques images, multiples, entremêlées : la beauté des céramiques d’Ispahan ; Lawrence d’Arabie dans les sables du désert ; les jardins du Generalife à Grenade ; cent mille Iraniens dans les rues de Téhéran se libérant de la dictature (et malheureusement en installant une autre) ; les vestiges de Palmyre, Pétra et les pyramides d’Égypte ; une tente de bédouins auprès d’une oasis ; le bleu de Samarkand ; une caravane chargée d’épices qui traverse l’Afghanistan ; l’appel du Muezzin dans Bagdad ; Richard Burton déguisé en riche marchand qui entre dans Médine ; des joueurs d’oud, de kanone, de rebeb, de guembri, de luth ou de tabla, leur musique envoûtante, dans le parfum des orangers en fleurs ; quelques vers d’Omar Khayam célébrant le vin et l’amour.

Autre image : un groupe d’hommes et de femmes, quelques enfants, titubant sur une plage de Kos, miraculeusement débarqués vivants de canots pneumatiques. Hagards. Au journaliste qui leur tend un micro, à la caméra qui cadre leur visage brûlé par le vent et le sel, ils disent qu’ils viennent d’Alep. Ils disent qu’il n’y a plus rien à Alep, ils disent qu’ils ont tout perdu, des amis, des parents, leur maison, leur travail, tout, puis, empoignant quelques sacs et un couffin, presqu’à pieds nus, encore engourdis par les jours entassés dans des barques prêtes à couler, ils commencent à marcher, au coeur tiède de la nuit, vers la ville la plus proche, à six ou sept kilomètres, où personne ne les espère. C’était au journal télévisé ce soir. Mais cela y était hier aussi, et le sera demain, le jour d’après et longtemps encore.

Une dernière image : des fous de noir vêtus qui tranchent des gorges jusqu’à décollation, violent les femmes yezidies, jettent des hommes du haut des toits, en lapident d’autres ou les brûlent vifs.

Alors que notre monde s’enfonce dans la peur de l’Autre et que cette dernière image avale toutes les autres comme un trou noir attire à lui toute lumière, au point que nombre de nos compatriotes en viennent à confondre les victimes et les bourreaux, réclamant de fermer les frontières et de noyer les survivants dans la Méditerranée – en tout cas de les abandonner à leur sort – Boussole fait office d’antidote aux simplismes et approximations de ceux qui voient dans l’horreur qui se déroule en Syrie et en Irak l’occasion rêvée d’affirmer de rejet de l’Arabe, du Perse et du Berbère et de tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l’Islam. Par son érudition généreuse, Boussole rappelle que l’Orient fut pendant des siècles le réceptacle de nos rêves d’aventures et de nos fantasmes, de nos envies d’ailleurs bercées de ces noms merveilleux, Assouan, Beyrouth, Damas, Kandahar, Aden ou Bānyās, à eux seuls promesse d’une vie exaltante. Boussole dresse le portrait des femmes et des hommes, savants ou militaires, artistes, aventuriers, bien ou mal intentionnés, amoureux sincères ou colonisateurs âpres au gain, partis d’Europe pour fixer leur existence dans les sables, parce que ces territoires étaient chargés d’un imaginaire de sensualité et d’étrangeté, investi de tous les possibles. Mieux encore, Mathias Enard s’attache à dire tout ce que nos cultures européennes, si fières de leurs propres accomplissements, doivent aux métissages et à des siècles de frottements avec ceux que le bon peuple d’Europe ne voit plus aujourd’hui que comme un ramassis de terroristes fanatisés. Boussole est un livre gourmand de l’Autre, ébloui par la Beauté de la poésie persane, par l’élévation de la musique arabe, par la philosophie, l’architecture, l’esprit riche et joyeux des hommes et des femmes qui habitent ces pays, par les mille nuances de ces merveilles que nous ignorons bien souvent, persuadés que nous sommes de notre propre grandeur.

Du roman, il suffit de dire qu’il s’agit de l’histoire de Franz Ritter, musicologue autrichien insomniaque, et Sarah, universitaire française lumineuse, tous les deux orientalistes. Disons qu’il y a une longue insomnie, et une histoire d’amour inaccompli. Disons qu’il n’y a là qu’un prétexte pour Mathias Enard à nous faire rencontrer des écrivains, des poètes, des musiciens, des soldats, des espions, des peintres, des archéologues, à explorer tous ces chemins qui mènent à l’est, dans la direction qu’indique en son âme cette boussole obsessionnelle. Ces chemins-là ne s’empruntent pas sans qu’on ne se charge d’un lourd sac de nostalgie et de mélancolie. Car Franz, comme d’ailleurs Mathias Enard, est trop amoureux de l’Orient pour le regarder souffrir comme il souffre aujourd’hui. Pour supporter de voir les Syriens pris en étau entre deux tyrannies meurtrières ; pour accepter que des amis et des lieux aimés soient anéantis à jamais ; pour voir Palmyre, survivante depuis deux millénaires, dynamitée par des imbéciles ignares et malfaisants ; pour voir Téhéran asséchée de sa vitalité ; pour regarder, surtout, se dresser un peu plus haut chaque jour un mur d’incompréhension entre des cultures autrefois si entremêlées, un mur que fondent l’ignorance et la peur.

Cette nostalgie des êtres et des lieux, cette mélancolie face au désastre, suffirait-il de les dissoudre dans l’opium, cet autre rêve oriental, très présent dans Boussole ? Vous souvenez-vous de la scène finale du chef d’œuvre de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique ? Noodles, le personnage joué par Robert De Niro, refuse de tuer Max, son ami d’enfance, un truand comme lui, devenu sénateur, qui l’a pourtant trahi et qu’il croyait mort par sa faute depuis trente-cinq ans. Si Noodles refuse, c’est par fidélité à l’ami que fut Max, par nostalgie de cette amitié inconditionnelle. Des images de leur jeunesse remontent à sa mémoire. Ensuite, par une ellipse d’une grande beauté, c’est un Noodles bien plus jeune que l’on voit entrer dans une fumerie d’opium du quartier chinois de New York. On le regarde s’installer, retirer son imperméable, se déchausser. L’employé chinois lui prépare la longue pipe. Noodles s’allonge, place l’opium au-dessus de la flamme d’une lampe et aspire longuement la fumée. Quelques instants plus tard, son visage s’éclaire d’un sourire d’enfant, un sourire d’un autre monde, hébété, dénué de toute ironie, de tout cynisme, le sourire d’un homme entré dans ses souvenirs heureux par la porte des visions opiacées.

Mathias Enard est comme Noodles : habité par une amitié qui ne se déconstruit pas, qui ne se peut trahir. Pour autant, de voir l’objet de son amitié s’autodétruire et laisser parler ses instinct meurtriers ne peut que rendre sombre. Car l’Orient de Mathias Enard n’est pas qu’une terre onirique et poétique. C’est aussi un univers perclus de tensions et de contradictions, violent, parfois brutal, injuste souvent et soumis par quelques-uns à une religion pervertie. Si Boussole est un grand livre nostalgique, c’est aussi parce qu’il contemple le rêve de sociétés orientales apaisées, dont il est peu probable que nous voyions l’avènement de notre vivant, autant que la possibilité d’une coexistence chaleureuse qui semble s’éloigner comme un navire emporté par les vents déchaînés d’une tempête incontrôlable.

L’opium en ses fumeries ne se rencontre plus de nos jours, alors peut-être Mathias Enard trouve-t-il quelque réconfort dans la littérature, celle qui transpire de chaque page de Boussole, par exemple, car il réalise ici un tour de force. Ce qu’il faut d’érudition pour nourrir un tel livre, qu’il s’agisse d’histoire, de sociologie, de musicologie, de linguistique, d’histoire de la littérature, en français, en allemand, en arabe, en persan, en espagnol, bref, cette incroyable somme de savoir, pourrait écraser sous son poids toute poésie, rendre illisible les mots les plus simples, éloigner le lecteur et l’exiler dans sa cellule d’ignorance. Bien des écrivains se frottant à un roman aussi ambitieux se gaveraient de documentation et ne régurgiteraient qu’un indigeste pensum. Mathias Enard donne tout le contraire : un livre généreux, riche comme une table de fête, intelligent et invitant le lecteur à partager son intelligence. Il y a quelque chose du repas de la fin du Ramadan : un moment de partage, joyeux malgré la fatigue et l’usure. C’est donc un livre d’amour. Amour de Franz pour Sarah. De Mathias pour l’Orient. Amour pour notre passé commun, si riche, si insoupçonné. Amour qu’il faut espérer communicatif : accrochons-nous au peu d’espoir qu’il reste. (P. M.)

PS : Soyons lucides : Boussole ne sera pas lu par celles et ceux qui tous les jours se répandent un peu partout, et d’abord anonymement sur les réseaux sociaux, en petites phrases racistes, en appel au rejet, quand ce n’est pas carrément en appel au meurtre. On peut au moins espérer que les apprentis sorciers, crétins patentés, politiques opportunistes et malodorants (coucou, Nadine Morano, Alain Destexhe et les copains) ou journalistes de fosse septique (coucou, Sudpresse), en entendront un peu parler quand, à coup sûr, Mathias Enard se retrouvera en bonne position pour obtenir un prix littéraire prestigieux. En attendant, n’hésitons pas à leur en communiquer quelques citations comme celle-ci : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas. » Il y en a beaucoup d’autres. De quoi noyer plus d’un compte Twitter.

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Détroit : pas d’accord pour crever

Détroit : pas d’accocouv_3026.pngrd pour crever, de GEORGAKAS D. et SURKIN M.

En publiant pour la première fois en français ce classique de l’histoire des luttes ouvrières en Amérique, les éditions Agone nous permettent d’accéder à un pan très important de l’histoire ouvrière, sociale et révolutionnaire des États-Unis, une histoire riche et passionnante, en elle-même, et instructive en tant qu’elle apporte un éclairage singulier sur le développement de nos sociétés capitalistes depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Détroit : pas d’accord pour crever, dont la première édition en anglais date de 1975, raconte l’histoire des luttes des ouvriers noirs américains, à Détroit, entre 1967 et 1974. Il s’agit plus spécifiquement, pour les auteurs, de retracer l’émergence puis le déclin du mouvement de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires, organisation militante dont l’expérience nous « offre un savoir précieux sur les écueils à éviter, les stratégies à déployer et les risques à prendre » dans le rapport de force qui oppose les travailleurs aux dirigeants.

Détroit en 1970, c’était 2 millions d’habitants, 250000 ouvriers noirs, une ville qui devait sa prospérité au développement de l’industrie automobile ­— Motortown abritait le siège des Trois Grands : Général Motors (l’entreprise manufacturière la plus importante au monde), Ford et Chrysler. Mais, Détroit, c’était aussi le record d’homicides et de violence aux Etats-Unis. Les promesses de meilleure intégration faites aux Noirs après la seconde guerre mondiale ne furent pas tenues. Les années 1960 connurent le développement des mouvements noirs (Martin Luther King, Black Panther Party, etc.) et les émeutes qui les accompagnaient. Une des plus étendues et des plus coûteuses éclata à Détroit en 1967 : la « Grande rébellion ».

La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires fut créée dans la foulée de la Grande rébellion. Son objectif était de mobiliser les travailleurs noirs afin d’améliorer leur condition de vie. L’industrie automobile accentuait alors la précarisation de l’emploi (automatisation abusive qui « justifiait » les réductions de personnel) pour une maximalisation des profits (augmentation des cadences au détriment de la qualité des produits). Les conditions matérielles de travail empiraient : usines bruyantes, insalubres, dangereuses. Les Noirs, particulièrement, souffraient de ces conditions, subissant une discrimination raciale aussi dure que dans les états du sud, discrimination qui se marquait notamment par leur exclusion des emplois qualifiés.

L’ambition de la Ligue était de forger une nouvelle conscience de masse des ouvriers noirs en vue de fonder une nouvelle société. Elle accordait ainsi un rôle important à l’éducation. La Ligue mit en place des clubs de lecture. Elle se lança dans la réalisation de films : Finally got the news, réalisé en partie par les ouvriers eux-mêmes, à l’instar de ce que faisaient les groupes Medvedkine en France, à la même époque. Elle créa son propre journal (l’Inner City Voice) et prit le contrôle du South End (tirage de 18000 exemplaires par jour), journal étudiant qu’elle transforma en un porte-parole pour les révolutionnaires noirs et blancs. Outre les dénonciations des conditions de vie et de travail dans les usines, l’ICV ou le South End relayaient, dans un format populaire et attrayant, les idées révolutionnaires sur l’actualité locale, nationale et internationale (Malcolm X, Che Guevara ou Le roi Jones). Une de leur stratégie consistait à relier au monde les problématiques qui concernaient spécifiquement les ouvriers : l’argent investi dans la guerre du Vietnam plutôt que dans les usines faisait qu’un nombre encore plus important d’ouvriers que de soldats mourrait chaque année. (O. V.)

En collaboration avec l’ASBL UrbAgora :
Rencontre exceptionnelle avec Marvin Surkin le 30 septembre 2015, à Livre aux Trésors, à 18h30!

 

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De la littérature dans le moteur

surequipee courtoisBien, je vous raconte un peu ma vie. J’ai une voiture. Tout le confort moderne. Sensuelle. Volant recouvert d’un cuir racé et doux sous la paume. On se parle, elle et moi : Bluetooth. Quand mon téléphone sonne, je lui demande de décrocher et elle me passe la communication sans que j’aie à lever le petit doigt. Elle connaît tout de la météo, la circulation, l’emplacement des stations d’essence et des restaurants. Elle me dit quand elle a soif. Je l’aime beaucoup. Parfois je repense à la Toyota de mes parents quand j’étais enfant. Intérieur en skaï noir. Pas de ceinture à l’arrière. Pour les longs voyages, nous emportions un poste de radio avec nous. Je passais l’antenne par la fenêtre entrouverte et il fallait chercher la bonne fréquence au rythme des régions traversées.

Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.

Souvent j’essaie de lui faire plaisir. Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée, à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles, de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité. Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs (d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas dotée d’un langage articulé.

Tu l’as compris, ma germanique automobile à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.

Comme nous avons ri en imaginant ce monde à venir où la voiture deviendrait presque une personne, et où les hommes tomberaient pour ainsi dire amoureux de leurs machines ! C’est la littérature qu’elle aime ! J’ai bien senti sa reconnaissance. Lorsque j’eus lu la dernière phrase, il me sembla que le moteur tournait mieux, que les gaz s’échappaient harmonieusement, et nous fîmes un créneau parfait. J’ai laissé Suréquipée dans la boîte à gants. Je sens que ce livre nous fait du bien. (P.M.)

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L’art de mener une vie déréglée et poétique

actes_sud_babel_poche_-_marcher_-_ou_l_art_de_mener_une_vie_d_r_gl_e_et_po_tique_tomas_espedal_Alors, voici un livre (de plus) sur la marche, cette activité auréolée d’une dimension bien dans l’air du temps : la purification de soi. La marche comme démarche quasi hygiénique, comme formation procurant, au contact de Mère Nature, sagesse, liberté et redécouverte de son moi authentique. Sauf qu’ici, le sous-titre entre parenthèses annonce d’emblée d’autres nuances : il s’agira de la marche comme art de mener une vie déréglée et poétique.

Tomas Espedal, ancien boxeur, est écrivain. Il écrit des livres largement autobiographiques, une sorte d’autofiction norvégienne (comme son ami Karl Ove Knausgaard). Un beau jour, Tomas prend la route et part sans se retourner. Quitte-t-il sa femme, ses amis, sa famille ? Rêve-t-il de disparaître, de quitter son moi, de devenir autre ? Ce n’est pas clair, mais peu importe. Il est heureux, car il marche. Il marche sur la piste ouverte, celle de la marche pour elle-même, sans but, chère à D.H. Lawrence.

Sur la piste ouverte, Tomas emporte avec lui La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, le premier écrivain à avoir réfléchi à ce que marcher veut dire. Pour Rousseau, la marche stimule la pensée, renforce la santé. Mais, la marche peut également meurtrir le corps et l’esprit : Hölderlin en témoigne, ainsi que de l’accablement dans lequel ses pérégrinations l’ont plongé.

Tomas imagine faire de la marche son métier. Un métier solitaire — comme l’écriture[1]. Profession : vagabond, sans-logis, va-nu-pieds. Loin de l’image idyllique du flâneur romantique anglais, il existe des promeneurs par nécessité, ceux que la misère jette sur les routes. Le poète Wordsworth et sa sœur Dorothy leur ont magnifiquement rendu hommage.

Lors de son périple, Tomas glisse ses pas dans ceux d’Erik Satie, en banlieue parisienne. Il refait la promenade ponctuée de nombreuses haltes dans des troquets où s’enivrait le musicien, où il puisait ses idées. Il reprend la route de Rimbaud, entre Charleville et Paris, et s’arrête, pour une soirée, dans un bar en contrebas de la place Pigalle où il fait la rencontre — une étincelle de fraternité — d’une prostituée ukrainienne.

La marche peut s’avérer rude, longue et épuisante. Alors, il est le bienvenu, l’ami qui nous accompagne, qui nous soutient, qui passe devant pour indiquer le chemin. Tomas sillonne les routes et les chemins de Grèce et de Turquie avec son ami Narve. La promenade solitaire se transforme en trip amical. On partage une clope, une bouteille de whisky pour lutter contre la peur de la nuit et des bruits, à la belle étoile, dans les montagnes de Cappadoce. Narve et Tomas, ces deux-là nous font penser à Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet.

Et, c’est bien là que réside la beauté ultime de ce livre : comme L’usage du monde, comme Côme, de l’auteur serbe Valjarevic, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique) offre au lecteur la conviction d’avoir trouvé un compagnon de route, un ami bienveillant, un ami en littérature, que l’on a accompagné le temps d’une lecture, et qui nous accompagnera longtemps encore. (O. V.)

 

[1] Lire à ce propos La solitude est sainte de William Hazlitt, écrivain et critique littéraire anglais (1778-1830), cité par Espedal et évoqué par notre collègue Philippe dans l’émission Temps de pause, sur Musiq 3, le 24 octobre 2014.

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