Nous ne sommes rien, soyons Golovanov!

J’ai vingt-deux ans et décide de partir quatre mois à Berlin pour y retrouver les traces de grands auteurs qui y vécurent les années d’or. J’ai pour guides les voix exceptionnelles de ces auteurs géniaux : Ivan Goll, George Grosz, Walter Benjamin, Christopher Isherwood et bien sûr, Alfred Döblin. Se superposent les différentes strates du temps, et je m’offre, lors de longues promenades dans les rues berlinoises, une part de ce mille-feuille incroyablement complexe et délicieux. C’est un voyage que je n’oublie pas et qui m’influence encore aujourd’hui. C’est sûrement lui qui m’a fait lire le livre de Jean-Yves Jouannais L’usage des ruines, portraits obsidionaux paru en septembre chez Verticales. C’est aussi lui qui m’a poussé à lire le livre de Vassili GolovanovEspace et labyrinthes, paru en février.

Espace et labyrinthes est composé de plusieurs articles qui ont pour point commun le même amour de la langue et de la terre, toutes deux intimement reliées.

Le premier texte est le récit du voyage de l’auteur et de sa fille jusqu’à la source de la Volga, le plus grand fleuve d’Europe. Trouver sa source n’est pas chose aisée, d’autant que formée de plusieurs bras, il semble impossible d’établir précisément son point d’origine. Cependant, ils vont trouver au terme de leur voyage le gardien de la source, incarnation de toute la charge symbolique que chacun des voyageurs met dans son voyage.

Le deuxième texte parle du poète Khlebnikov. Le voyage du narrateur le long de la Volga est l’occasion d’approfondir l’œuvre du poète : « Si l’on ne se place pas – en pleine conscience- à l’intérieur du système de coordonnées auquel appartenait le poète, il est impossible de se représenter les trésors qui lui ont été légués. »

Ce merveilleux texte est à rapprocher du dernier, intitulé « Vers les ruines de Tchevengour » dans lequel Golovanov fait le récit d’une expédition avec deux amis, dont le but est une lecture radicale du livre Tchevengour de Platonov. Tchevengour est un concept géographique, une sorte de Terre du Milieu. Ce récit est à la fois un voyage dans l’œuvre de Platonov et un voyage dans l’esprit de son temps. Merveilleux chant d’amour à la littérature russe en même temps qu’une forme radicale de lecture de cette œuvre. Un petit chef d’œuvre de quarante pages, qui, à lui seul, justifie l’achat de ce livre !

Le texte « Autour de Bakounine » est aussi remarquable. Golovanov se rend sur les ruines du domaine des Bakounine, à Priamoukhino, où vivent encore une poignée d’anarchistes empêchant la destruction totale du lieu qui a vu naître leur maître à penser. Là encore, le narrateur fait le choix de ne pas dissocier la pensée d’un homme des lieux qui l’ont vu se former, nous menant sur les pas de Bakounine, de fuite en exil, du jardin de Priamoukino à la prison de Dresde.

Ce livre inclassable, à la croisée du récit de voyage et de l’essai littéraire, est aussi une invitation à créer, à partir des traces laissées par ceux qui ont fait la Russie d’hier, la Russie de demain.

« Si nous nous sommes débarrassés des têtes nucléaires et autres sinistres productions qui fondaient notre économie, nous avons également dilapidé l’image poétique de notre terre. Aucun mythe, jamais, ne pourra pousser par décret. Il ne peut naître que d’efforts fervents pour survivre, d’espoirs et de pèlerinages, de folles prophéties, de photographies, de cartes, de films, d’hommages au labeur du paysan sur sa terre, et d’un acharnement à lire tous les livres oubliés et les écrits d’improbables géographes métaphysiques à travers lesquels progressivement prendra forme un nouveau visage de la Russie du troisième millénaire… »

Hélène Châtelain, la traductrice est aussi la directrice de la collection Slovo chez Verdier. Elle s’est beaucoup investie pour faire connaître le précédent ouvrage de l’auteur Éloge des voyages insensés et obtient avec la présence d’Espace et labyrinthes dans la première sélection du prix Médicis étranger, une juste reconnaissance pour son remarquable travail et son investissement personnel pour nous faire connaître cet écrivain mémorable qu’est Vassili Golovanov. Il n’est plus dans la deuxième sélection : on ne pouvait espérer tant de constance dans le goût des jurés du Médicis. Si ce livre n’est pas pour eux, c’est qu’il est pour vous. En plus son nom n’est pas si compliqué à retenir! (C. N.)

Publié dans Critiques, Etranger Mots-clés , Titre: Espace et labyrinthes Editeur: Verdier Traducteur: Hélène Châtelain Prix: 18.5 €