Céline Minard par la voie minérale

le-grand-jeuCéline Minard aime placer ses personnages dans des situations disons, intenses. Avec dans leur barda des questions philosophiques difficilement solubles. La narratrice de son nouveau roman, Le Grand Jeu, en trimballe une particulièrement corsée : comment vivre ? Comment un humain peut-il vivre ? Elle veut comprendre ce qu’est – exactement – la détresse. La promesse et la menace. Entre autres. Elle s’est fait construire un abri technologique à flanc de paroi, en montagne, dans une vallée d’altitude, isolée, certaine de n’y croiser aucun autre humain, de ne pouvoir compter sur personne d’autre qu’elle-même. Elle a tout prévu : autonomie énergétique, autarcie alimentaire (un potager à créer, un peu de pêche à la truite). Elle connaît les plantes et les animaux. Sait comment survivre. Quand elle ne travaille pas, elle marche, pour explorer son territoire, équiper des voies, des parois abruptes – ça laisse du temps pour réfléchir. Voilà, c’est son objectif. Son entraînement général. Trouver une méthode. Tout est prévu. Le matériel dans un appentis. Des conserves, des fruits secs. Quelques caisses de rhum. Son violoncelle. Son abri (son tonneau, dit-elle, montagnarde Diogène). Tout est prévu et soudain : l’Autre.
Dans son isolement minéral, cette femme qui cherche comment vivre cherche avant tout à vivre exclusivement ce qu’elle est en train de faire, débarrassée des autres humains, sur le chemin du retour à une forme d’animalité, ou plus justement, en rendant à l’humain qu’elle est sa perception animale du temps. Vivre dans le moment. Cette quête de l’instant, c’est-à-dire cette tentative de se plonger toute entière dans l’instant, dans l’acte en train de s’accomplir ne peut s’exprimer que par la description minutieuse des gestes, des outils, de leur fonction. Par la description d’une marche pour ce qu’elle est, d’un moment contemplatif du paysage pour ce qu’il est. Céline Minard décrit la contraction de la vie dans des gestes infimes dont beaucoup tendent à rien d’autre qu’assurer sa subsistance. Trouver une raison à la vie non pas dans la promesse ou dans la menace – qui sont du domaine du futur – mais dans le déploiement éternel de l’acte présent. Une méthode pour accepter cette vie. Elle dit : « Je ne comprends pas « regarder ce qui arrive » comme un acte de naïveté. Je comprends « s’en contenter » comme un acte de sagesse. »
On est en droit de penser qu’elle se fourvoie, ou du moins se contredit : son potager est une promesse de subsistance à venir, ses réserves, un moyen d’échapper à la menace du manque. La quête de la méthode n’est pas une autoroute : comme pour ses marches exploratoires, il faut parfois constater une impasse, rebrousser chemin, chercher une autre voie. C’est justement ce qui est passionnant dans le travail de Céline Minard : son aptitude à nous faire percevoir – sans les dire – les failles profondes, les errements, les erreurs. Par un jeu subtil sur le rythme de l’écriture. Par la richesse et la beauté du vocabulaire (celui de la montagne, du jardinage, de la botanique, de l’outillage). Céline Minard nous entraîne exactement là où nous devons être, juste en aplomb de son personnage, que nous regardons évoluer, qui intrigue, ennuie, énerve, amuse. Dont nous ne comprenons pas toujours les questionnements mais qui nous oblige à y réfléchir. Il existe beaucoup de définitions du style en littérature. Par exemple : la capacité de mettre en accord la musicalité de la langue, sa rythmique propre, le travail du vocabulaire et le sens véritable de ce qu’on est en train de dire – étant entendu qu’on ne parle pas des péripéties du récit mais bien de sa signification profonde. De ce point de vue, le style de Céline Minard, c’est du caviar de Crimée et Le Grand Jeu un chef d’œuvre.
Pour pleinement savourer ce texte extraordinaire, il vaut mieux ne pas trop en savoir. Y pénétrer comme on fait le premier pas d’un chemin inconnu vers un invisible sommet. Y avancer pas à pas. Page à page. Laisser le mystère du chemin apparaître, s’épaissir, quelques fois se résoudre – croit-on – en un paysage majestueux avant, au détour d’un rocher, de repartir de plus belle, abrupt et rocailleux. Le mystère : voilà peut-être le vrai moteur du roman de Céline Minard. Le mystère est à la fois une promesse et une menace. Sa simple présence qui plane sur le livre comme un vautour contredit les pensées de la narratrice. Lectrice, lecteur, ne te détourne pas : c’est dans cette contradiction que se niche toute la richesse de ce qui est – indéniablement – une œuvre contemporaine majeure. Quant au titre, mystère suprême, il te faudra atteindre le sommet pour en contempler la profondeur. (P. M.)


Coquillages et crustacés, sur la plage abandonnée, et sur le sable, ton doux visage qui me souriait…

Ça y est ! On y est ! Les libraires de Livre aux Trésors vous proposent, comme c’est original, une sélection de lectures d’été !

La lecture d’été c’est un concept qui est assez mouvant et pas encore étudié scientifiquement, mais qu’on pourrait définir comme étant un livre qui se lit facilement, pas dénué d’humour, qui peut parfois évoquer les grands espaces. Ça peut aussi être un récit épique, et être un peu plus long qu’une lecture d’automne par exemple. Une lecture d’été doit tenir dans une poche et sentir bon l’apéro en terrasse.

On trouve peu de romans psychologiques dans les lectures d’été. S’il y a parfois des morts dans les romans de l’été, ce sont uniquement les morts présents dans un bon polar. Les bons polars font souvent de très bonnes lectures d’été.

Comme il y a beaucoup de livres qui peuvent rentrer dans la case « lecture d’été » telle que l’on vient de la définir, on a choisi de vous présenter notre sélection chez un éditeur dont le nom à lui seul évoquera à tous la joie des départs en vacances : Rivages

 

 

Rivages/noir, la collection culte dirigée par François Guerif (pour rappel, vient de sortir « Du polar », une série d’entretiens entre François Guerif et Philippe Blanchet, chez Payot)

Une sélection de Philippe, Éric, Olivier et Claire.

Warlock

Oakley Hall

Traduit de l’anglais (États-Unis) par David Boratav, préface de Rick Bass

11,95€

« Le rôle de la fiction n’est pas d’exposer les faits, mais la vérité »

Nous sommes en 1880. Warlock est un bled du Far West américain, à la frontière du Mexique. On y trouve les bons citoyens, des mineurs pressurés par les compagnies qui exploitent les mines d’argent et des cow-boys qui gardent le bétail, volent celui des Mexicains, braquent à l’occasion des diligences. Une bande, plus particulièrement, exerce sa terreur sur toute la région, celle d’Abe McQuown.

Quoique lâches, nos bons citoyens sont déterminés à éradiquer la violence qui empoisonne leur quotidien. Ils décident de faire appel à un justicier, un as de la gâchette, qu’ils nommeront Marshall et qui sera chargé d’éliminer la bande à McQuown. Son nom est Clay Blaisedell.

La narration nous emporte littéralement, alternant dialogues et descriptions somptueuses du Far West. On entend le galop des chevaux, on y sent la chaleur étouffante du sud, la sueur, la poussière qui se soulève, recouvre tout, s’infiltre partout, brûle les gosiers et irrite les yeux rouges, le whisky qui imbibe l’homme pour le soutenir ou l’anéantir, le ciel étoilé, magnifique, des grands espaces américains d’avant l’électricité. Les hommes, les femmes, individuellement ou en groupe, pris dans des enchaînements implacables, tentent de lutter, avec ou contre leur conscience, pour atteindre une vie meilleure.

Grand roman des passions humaines, Warlock décrit avec ampleur et finesse comment celles-ci se confrontent à l’exigence d’une Loi supérieure aux hommes qui œuvrerait pour le bien commun, et les tensions terribles qui naissent de cette confrontation.

Magistral, en effet.

 

À toute allure

Duane Swierczynski

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sophie Aslanides

8,50 €

Lennon conduit la voiture après le braquage d’une banque. Boulot dangereux, surtout quand les braqueurs sont foireux, ou quand malgré tout son talent on ne peut éviter, dans sa fuite, de renverser une femme. Et plus encore quand on a été balancé, qu’on se fait piquer tout le magot par une deuxième équipe, qu’on est le seul survivant, et qu’on est bien décidé à se venger. Tout ça parce qu’on voulait se faire un peu d’argent pour passer du temps tranquille à bouquiner ! Heureusement qu’on a de l’humour (noir).

 

Luke la main froide

Donn Pearce

Traduit de l’anglais (États-Unis) par le grand Bernard Hoepffner

10,25€

Luke la main froide, c’est une plongée dans l’enfer d’un bagne américain des années 50, un héros cool qui ressemble au Bartleby de Melville ; c’est aussi une histoire profonde et captivante servie par une écriture superbe et magnifiquement traduite !

 

Pierre qui roule

Donald Westlake

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alexis G. Nolent

9,70 €

Découvrez la première aventure de John Dortmunder et de ses sbires, ingénieux braqueurs mais surtout rois des malchanceux devant l’éternel. Dans cette œuvre de jeunesse du grand Donald Westlake, ces attachants bras cassés courent après un diamant aux allures de savonnette ! A découvrir d’urgence !

 

Aucune bête aussi féroce

Edward Bunker

Traduit de l’Anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski

11,95 €

C’est au harcèlement de Ellroy auprès de François Guérif que l’on doit la chance de pouvoir lire les brûlots d’Edward Bunker en français. Considéré par l’auteur du Dalhia Noir comme étant LE roman des bas-fonds de L.A., Aucune bête aussi féroce est une véritable plongée dans le monde obscur du braquage organisé. Loin des clichés du style « gros bras, esbroufe et  poursuites de voitures à gogo», Bunker nous dépeint un univers qu’il a lui-même trop bien  connu, celui d’une vie en marge et de la prison. Son écriture est à l’image de ses personnages aux nerfs d’acier : dure, précise et dense. Vivement conseillé !

 

Elvis, Jésus et Coca-Cola

Le chant d’amour de J. Edgar Hoover

Kinky Friedman

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Frank Reichert

10,25€ et 9,70€

 » C’est également à cette époque que j’ai commencé à percevoir, entre ma vie et celle de Jésus, certains parallèles assez troublants. Nous étions tous deux, bien entendu, de confession judaïque. Nous n’avions ni l’un ni l’autre, à proprement parler, de vraie patrie. Nous n’avions ni l’un ni l’autre pris femme durant notre existence terrestre. Nous n’avions ni l’un ni l’autre exercé de profession au cours de ce séjour. Nous nous étions essentiellement contentés, l’un comme l’autre, de parcourir le pays en exaspérant le menu peuple. »

Kinky Friedman, probablement le seul juif newyorkais également chanteur de country, est aussi l’auteur et le personnage principal de ces polars détonants alliant la verve de Groucho Marx et l’efficacité de Donald Westlake. Nous remercions vivement Christophe de l’Enseigne du Commissaire Maigret pour cette découverte qui met du peps dans notre quotidien.

 

Sélection Rivages, proposée par les libraires Claire et Philippe

 

Manuel de chasse et de pêche à l’usage des filles

Mélissa Banks

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Françoise Cartano

9,70€

Découverte récente de ce livre pas récent qui sera le compagnon idéal lors de vos pots en terrasse et sur votre serviette (essuie) de bain.

Jane, une jeune New-Yorkaise qui travaille dans l’édition, raconte sa vie, sa famille, ses amis et ses amours. Son récit est structuré en une série d’histoires, sans véritable ordre chronologique, mais qui au bout du compte tracent une ligne continue depuis son adolescence jusqu’à l’âge mûr. En filigrane apparaissent les interrogations, recouvertes par le voile pudique de l’humour, sur le sexe, la vie de couple et les sentiments. Jusqu’à la dernière nouvelle, qui donne son titre à l’ouvrage et dans laquelle l’héroïne trouve enfin la formule de l’amour véritable.

Coup de cœur pour ce livre léger et profond à la fois !

Mon Antonia

Willa Cather
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Robert Ruard
9,70€

« Pris entre cette terre et ce ciel, je me sentais comme effacé, gommé. Je ne dis pas mes prières cette nuit-là. Ici, pensai-je, ce qui sera sera. ».

Le jeune Jim vient de découvrir l’immensité des plaines du Nebraska. En ce début du 20è siècle, ils sont nombreux, Russes, Norvégiens, Tchèques, à faire comme Jim la découverte de cette terre sauvage synonyme de vie meilleure. Antonia a quatre ans de plus que Jim, elle est tchèque et ils vont grandir ensemble. Entre amitié passionnelle, et amour fraternel, leurs chemins se séparent de nombreuses fois, mais toujours Jim revient vers elle.

Il souffle sur ce roman le vent charmant des classiques qui fleurent bon la campagne et les beaux sentiments. Et l’on découvre avec émerveillement la langue épique et douce à la fois de Willa Cather, grande dame de la littérature américaine, pionnière dans sa catégorie.

 

Promenons-nous dans les bois

Bill Bryson

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Chaunac

10,25€

Bill Bryson décide de faire un retour à la nature en s’attaquant à l’Appalachian Trail, un sentier qui serpente sur 3500 kilomètres, du Maine à la Georgie. Promenons-nous dans les bois  est le récit désopilant de cette randonnée dans les décors grandioses de ces contrées sauvages. Into the wild revu par les frères Coen !

 

N.P

Banana Yoshimoto

Traduit du japonais par Dominique Palmé et Kyôko Satô

8,60€

Voici un livre qui détonne dans notre sélection ! En effet, il ne sera pas question ici de grands espaces, encore moins d’humour. Un auteur japonais se suicide en laissant un recueil de nouvelles écrites en anglais. Tous ceux qui s’essaient à sa traduction en japonais se suicident à leur tour. Ils sont quatre personnages, étrangement liés, à vouloir résoudre le mystère qui entoure le livre.

N.P possède une atmosphère toute particulière et l’on ressort de sa lecture légèrement sonné et comme hanté par l’étrange petite musique qui s’en dégage