Le libraire était presque farpait…

Il est encore trop tôt pour commencer une série « Qu’est-ce que tu lis pour les vacances ?» Pourtant, certains libraires de Livre aux Trésors ont déjà du sable dans leur tong et des souvenirs de coucher de soleil sur la mer plein la tête.

-          Alors Éric, tu as fait plein de bonnes lectures ces derniers temps, il me semble…

-          Oui, je n’ai pas encore pris le temps d’en parler, mais je suis content que tu m’en parles.

-          On connaît ton goût pour la littérature américaine musclée, et ta sélection ne déroge pas beaucoup à cette habitude.

-          Effectivement. Même si je n’ai rien lu de rude et de très noir…

J’ai beaucoup aimé la Promo 49, chez Cambourakis, qui ne sort que du bon, on y reviendra, de Don Carpenter que nous avions découvert lors de la sortie du mémorable Sale temps pour les braves (à redécouvrir en poche chez 10/18). Ce nouveau roman est beaucoup moins dur que Sale temps …, roman sur la prison et ce genre de joyeusetés. Mais on retrouve aussi un portrait désabusé de la jeunesse américaine au moment de prises de décisions cruciales pour leur avenir (partir à la guerre ? se marier ? tomber enceinte ?…).

Dans un autre genre mais toujours chez Cambourakis, je suis en train de lire Ordures de Stephen Dixon. C’est l’histoire d’un patron de bar harcelé par une sorte de mafia des éboueurs. Il refuse de céder au chantage et sa vie devient un enfer jonché d’ordures, au sens propre comme au figuré…  C’est pas drôle mais pas dramatique non plus. C’est un peu comme les libraires qui refusent de céder à la loi du plus fort juste pour éviter quelques coups durs !

-          Merci pour cette nouvelle chronique et ta comparaison pertinente du métier de taulier avec celui de libraire. J’adhère !

-          Et moi, j’adore !

Dans un style léger et loufoque, j’aimerais vous parler de la nouvelle sortie chez Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur qui lui aussi résiste tel le petit village gaulois assailli par les Romains en proposant des ouvrages rares et toujours de très haute qualité. En plus celui-là est lisible ! Le linguiste était presque parfait est un super polar à côté de ses pompes. C’est en effet « du David Lodge avec des cadavres » : c’est comme le port salut, c’est écrit dessus, enfin derrière le livre.

 

Sinon, chez un autre super éditeur qui propose un catalogue toujours surprenant et jamais ronflant : j’ai nommé le mal nommé Le Dilettante, j’ai beaucoup aimé Les fables de Zambri d’Ambrose Bierce. Ce type de la fin du 19ème était un original qui a fini dans l’armée de Pancho Villa et qui a disparu de la circulation pendant la Révolution. Il avait toujours voulu mourir sur le front.

-          On peut dire alors qu’il a réussi sa vie !

-          Lovecraft était un de ses plus grands fans. C’est dire ! Donc, ses fables sont courtes, absurdes et noires, et dénuées de toute morale. Parfait !

-          Pas de morale, dans des fables, c’est en effet l’oeuvre d’un original !

-          Et sinon, un dernier pour la route, toujours au Dilettante, Le Tournant de la rigueur de Milan Dargent.  C’est l’histoire d’un groupe de rock à Lyon (capitale du rock pendant 2 ans, je vous le rappelle !), au début des années 80, quand Mitterrand accède au pouvoir. C’est vraiment très drôle et ça plaira à tous les fans de musique amateurs de mauvaise foi et de théories musicales foireuses. D’ailleurs, j’en profite pour dire à l’auteur que je suis pas d’accord avec lui quand il dit par exemple que Lou Reed est irréprochable, parce qu’en fait …

-          Excuse-moi, je vais te couper et te laisser discuter de ça avec ceux qui viennent acheter des vinyles.

-          Oui, mais quand même, le dernier Bowie…

-          Merci Éric ! Je profite d’avoir la parole pour ajouter à cette liste déjà bien chargée en super bouquins, 2 autres bouquins géniaux du même tonneau (d’alcool fort). Québec Bill Bonhomme, d’Howard Frank Mosher, encore une petite perle de roman couillu chez Cambourakis ! Québec Bill Bonhomme amène son jeune fils et son beau-frère tout droit dans la gueule du Diable lorsqu’il décide aux premiers jours d’un printemps tout relatif de se lancer dans le convoyage de bouteille de whisky de contrebande. Un roman au rythme haletant et très drôle. Du nature-writing d’action.

J’en profite aussi pour vous parler des 33 leçons de philosophie par et pour les mauvais garçons d’Alain Guyard. Et c’est au Dilettante ! Alain Guyard est persuadé que la philosophie n’est pas cette gentille soupe « interactive, fun et conviviale » qu’on nous sert régulièrement à la télé ou dans des conférences orchestrées comme des grandes messes… Non, lui, il aime la philosophie qui « fout la tempête à la caboche ». Et il nous propose de cheminer au côté des plus grands, de Socrate (le numéro un au hit-parade de son cœur) à Albert Cossery, en passant par Descartes, Spinoza ou encore Guy Debord. On avait déjà adoré sa gouaille dans l’excellent roman La Zonzon (qui vient de sortir en poche, chez Points), on retrouve donc avec plaisir cette belle langue verte qui est la sienne. Chaque leçon théorique est accompagnée par une application pratique, toujours drôle et jubilatoire.

Et pour prolonger la lecture du livre, on a l’immense plaisir de vous annoncer déjà sa venue en chair et en os à la librairie, le mercredi 19 juin !

(C.N. et E.S.)