Rêveurs, André Dhôtel est un frère !

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A une époque où les villes sont partout, tentaculaires et oppressantes, pareilles à un bon roman cyberpunk, quoi de plus rafraîchissant que cette affirmation gratuite : « Les fleurs ont une existence surnaturelle ! »

André Dhôtel s’amuse et se fait le porte-voix d’une divagation philosophique sur le thème des plantes… A mi-chemin entre le minéral et l’animal, étant dépourvues de conscience, elles ne sont ni « en vie », ni morte ; dans un état proche du sommeil, elles se contentent d’exister en projetant leurs rêves à travers leurs formes, leurs couleurs, leurs parfums…

Maître d’une rhétorique fabuleuse, André Dhôtel compose ici une vraie ode à la nature. Loin du dirigisme et du scientisme, il ne prétend rien expliquer. Il constate seulement les petites merveilles qui peuplent nos campagnes et nos terrains vagues, soustrayant énergiquement à l’intelligence humaine ces êtres provocateurs, vexants presque. « Vous avez conscience de votre dignité, et vous n’admettez pas que la nature qui vous a produit aurait l’insolence de placer à portée de vos regards et de vos mains une réalité inadmissible qui soit en même temps animée et perdue dans le néant. Comment pourrait-on vous faire cela ? »

Le « Grand rêve » se poursuit au fil des textes, articles et préfaces – rares pour la plupart – rassemblés ici par l’éditeur et illustrés de maîtresse main par les planches de Vanessa Damianthe.

Tout l’art de Dhôtel consiste à nous faire rêver avec lui pour cheminer dans des lieux où le quotidien n’a plus sa place et où nos épaules se font aussi légères que sa plume, allégées des artifices que la civilisation a érigés tel un mur entre nous et le reste du monde.

Je ne connais pas d’équivalent au terme « humaniste » pour les choses de la nature, « naturiste » étant malheureusement trop connoté pour l’usage que je voudrais en faire, mais ce livre est là, juste tout contre, et nous donne l’envie, une fois lu et refermé, de le jeter sur une pile poussiéreuse pour s’en aller courir les champs.


Chaînes et autres complications

merci-couvJe lis la quatrième de couverture obligeamment rédigée par l’éditeur de Merci, le livre de Pablo Katchadjian: « Enfermé dans une cage en bois avec deux cents camarades d’infortune, un esclave arrive dans une île. De belle constitution, il est rapidement acheté par Hannibal, un maître local. Ce dernier, assez libéral dans sa conception de leurs rapports, semble traiter son nouvel esclave avec la plus profonde humanité. Tout en lui confiant la tâche la plus abjecte à laquelle un être humain puisse être confronté… Trouvant des appuis auprès des autres serviteurs, notre esclave deviendra l’artisan d’une révolte dont les conséquences le déborderont rapidement…« 

Il y a plusieurs façons de lire ce formidable texte de l’Argentin Pablo Katchadjian, révélation incontournable de cette rentrée. Primo, on peut y voir une réflexion sur la liberté. Les esclaves se révoltent et cette liberté leur brûle les doigts comme une arme absolue, qui autorise tout pour autant qu’on sache la manier, ce qu’ils n’ont jamais appris à faire. Et puis la liberté, c’est comme un jardin sauvage: joli, mais si on ne taille pas ici où là, mauvaises herbes, pucerons et limaces s’en donnent à cœur joie, et on ne risque pas de récolter beaucoup de fruits. Secundo, on peut aussi le lire comme un exercice littéraire plein d’absurdité, une érosion des structures du récit, un jeu brillant de répétitions et de collage (ce genre de considération littéraire peut entraîner le commentateur très loin, d’autant plus qu’il peut justifier les analyses les plus farfelues par la construction imprévisible du récit de Katchadjian). Tertio, on peut s’amuser à traquer la métaphore et regarder Merci comme un récit parlant forcément de quelque chose de plus ample, à l’enjeu plus important, qui appelle une lecture clairvoyante.

Comme je suis d’humeur jouette, j’ai bien envie de tirer ce fil métaphorique (ou plutôt métonymique, c’est-à-dire le détail représentant l’ensemble). Je lis donc Merci comme la métonymie d’un monde où toute révolution visant à abolir une fois pour toutes la domination du fort sur le faible est vouée à l’échec, lequel n’est pas tant l’incapacité à atteindre le but fixé que l’accumulation sur le chemin de cadavres et de trahisons de tous les idéaux. Et si la révolution semble réussir quelque part, l’étendre à d’autres lieux, libérer d’autres esclaves de leurs chaînes s’avère périlleux, en premier chef parce qu’il faut « déléguer les pouvoirs de la révolution » et pour cela faire confiance à la bonne volonté humaine, qui n’est pas la chose la plus également partagée dans notre espèce. Dans Merci, les esclaves libérés nomment Roi leur libérateur, qui n’abuse pas de son statut mais finira par être dépassé par plus assoiffé de pouvoir que lui: comment ne pas y voir les mouvements populaires préparant candidement le chemin de la dictature ? Quand une esclave dit: « C’était peut-être pire auparavant, mais je savais ce qui m’attendait, y compris ce qu’Hannibal allait me faire et cela ne me faisait pas peur, cela me révoltait un peu, c’est tout« , comment ne pas y lire le ferment de la passivité des foules face à l’oppression, honnie mais paradoxalement rassurante, et la facilité avec laquelle un peuple révolutionnaire se libère d’un joug pour se soumettre à un autre? Comment ne pas voir dans les cérémonies rituelles à la symbolique saugrenue qui s’organisent dans les châteaux libérés une représentation des cultes stupides (par exemple le culte de l’Être Suprême chez Robespierre) que les révolutionnaires dévoyés instrumentalisent pour affermir leur emprise sur le peuple? Et quand à la fin du roman, le narrateur, qui fuit l’île recouverte de cendres par les feux qu’il a lui-même allumés, s’interroge: « Mais que pouvait bien vouloir dire cette histoire d’océan virant très lentement au bleu? Rien, au premier abord. Ou alors si, quelque chose de très précis: que petit à petit, la cendre restait derrière nous« , n’est-ce pas là la profession de foi réformiste (mais on peut aussi l’espérer anarchiste) d’un auteur qui ne croit pas au Grand Soir, et pense qu’il faut juste faire en sorte que les choses s’améliorent peu à peu? Après tout, Pablo Katchadjian est Argentin, avec un œil direct sur l’histoire des révolutions sud-américaines, jusque dans leurs avatars contemporains prétendûment de gauche. On ne pourrait pas lui reprocher une certaine désillusion…

Oui, décidément, ça se tient, cette histoire de métonymie des révolutions. Mais! Pas possible! Je lis la fin de la quatrième de couverture: le rédacteur nous adresse cette question: « Lecteur, ta lecture est-elle libre? » Bon sang! Alors quoi? Je n’en reviens pas! Abusé moi aussi? Prisonnier de mes propres obsessions? Coincé dans ma propre grille de lecture, encagé, impossible à libérer? Je n’aurais lu que ce que je voulais y lire? Pourquoi pas? On sent chez Katchadjian des dispositions littéraires qui pourraient bien l’approcher de Kafka ou Borges, de ces auteurs capables de concentrer tant de matière dans leurs écrits polysémiques qu’on peut en donner une nouvelle interprétation 59 à chaque lecture. Pour en avoir le cœur net, je ferais bien d’y retourner voir. Cela me fera patienter, en 60 espérant la traduction des autres livres de Pablo Katchadjian, dans laquelle on espère voir se lancer les très recommandables éditions Vies Parallèles. (P. M.)

P.S: Et quel plaisir de lire un livre parfaitement cousu, superbement maquetté, à la typographie soignée, bref, un Livre!
PS bis: On peut déjà se rassasier de cet auteur génial en lisant Quoi faire, joliment publié par les éditions Le Grand Os !