angoisse_de_nuit

« J’ai de la sympathie pour les gens malheureux. »

Edouard Levé a commencé sa vie d’artiste par peindre des œuvres conceptuelles qu’il a un temps exposées, puis finalement brulées. Il s’est alors tourné vers la photographie, conceptuelle aussi, parcourant les états-Unis à la recherche de villes homonymes de villes d’autres pays telles que Florence, Rome, Bagdad ou Versailles. Un livre reprend les photographies qu’il a prises dans une commune française nommée « Angoisse ». Il a aussi écrit deux textes, au moins, qui sont proprement saisissants : Autoportrait et Suicide (Folio, 2009).

C’est lors d’un séjour aux Etats-Unis qu’Autoportrait est écrit. Pendant trois mois, Edouard Levé prend des photos le jour, et le soir, dans sa chambre de motel, il décoche, comme des flèches, ces 1400 phrases qui dressent un portait de lui. A la manière de Je me souviens de Perec, les phrases se succèdent sans suite logique, brèves le plus souvent, passant du coq à l’âne à un rythme effréné qui donne parfois le vertige. Certaines sont, le plus simplement du monde, descriptives ; d’autres s’apparentent à des maximes. Tout est vrai (« Tout ce que j’écris est vrai, mais qu’importe ? »).

Le portrait prend forme, au fil du texte, quand des répétitions révèlent, non sans un certain humour, les goûts, les fantasmes ou les obsessions de l’auteur. On est un peu surpris de voir apparaître à plusieurs reprises la télévision (« sans le son »), la moto, les Levi’s 501 ou la Bible. On perçoit l’importance des noms, des corps (« Ce sont les noms qui m’attirent vers les lieux, mais ce sont les corps qui m’attirent vers les gens. » ; « Raymond Poulidor est un des noms les moins sexy que je connaisse. »). On apprend le rôle primordial joué, dans sa vie, par la littérature et la photographie (« J’ai appris seul ce qui m’importe le plus : écrire et photographier. »). On devine que l’amour, le sexe et l’amitié comptaient beaucoup (« Je pardonnerais à une femme de m’avoir trompé si l’autre est mieux que moi » ; «  Je serais très ému qu’un ami me dise qu’il m’aime, y compris si c’est par amour plutôt que par amitié »). Mais on comprend que l’ennui et la mort tapie aux quatre coins du texte auront inévitablement le dernier mot (« Je préfère m’ennuyer seul qu’à deux. » ; « Mis à part la religion et le sexe, je pourrais vivre comme un moine. » ; « Quand je suis heureux, j’ai peur de mourir, quand je suis malheureux, j’ai peur de ne pas mourir. » ; « Je plaisante avec la mort. Je ne m’aime pas. Je ne me déteste pas. Je n’oublie pas d’oublier. »).

Edouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007. Jetez-donc un œil à ses photos, lisez ses textes et ses fragments recueillis dans Autoportrait, vous apprécierez l’artiste original et l’homme singulièrement attachant qu’il était.