Mathias Énard et l’urgence de la littérature

Le nouveau roman de Mathias Énard (Rue des Voleurs, Actes Sud) démontre qu’on peut attendre beaucoup de la littérature, à commencer par une capacité à regarder la réalité en face, en se frottant à l’actualité la plus brûlante pour y chercher du sens, et pour lui donner corps, loin de toutes ces images qui défilent en accéléré sur nos écrans de télévision, où une crise chasse une révolte qui chasse un massacre qui chasse la misère, le tout invariablement chassé par les résultats sportifs et la météo. Le roman de Mathias Énard vibre d’un sentiment d’urgence mais aussi d’un besoin de s’arrêter et de regarder posément ce qui se passe, dans ce Monde Arabe si mal connu, dans cette Europe si désespérante, dans la tête de ces hommes et femmes pris en tenaille entre deux mondes, l’un qui les fait fuir, l’autre qui les rejette.

Rue des Voleurs retrace une épopée, celle du jeune Lakhdar, tangerois chassé de chez lui pour avoir aimé charnellement sa cousine, errant tel un mendiant, sauvé de la rue par une organisation islamiste qui devient son refuge, rêvant d’Europe et d’exil mais craignant de partir, et que le Sort, dans sa cruauté, va accabler de peines et de désillusions. Lakhdar aime les livres, ceux de la Série Noire, surtout. C’est un être curieux, en alerte, amoureux de sa langue, chargé de désirs, du désir de vivre en paix surtout, au chaud dans le cocon de la littérature. Comme beaucoup de jeunes Marocains de son âge, il est à l’étroit dans la gangue qui enserre son existence. Il regarde de loin des révolutions arabes du début 2011, les ravages de la crise en Espagne, le mouvement des Indignés, la victoire des partis islamistes en Tunisie et en Egypte. Dans ce « théâtre des opérations », Lakhdar n’est qu’un figurant, mais personne ne peut figurer dans une telle pièce sans en ressentir profondément les turbulences. Le roman prend fin aux derniers jours du printemps 2012. Difficile d’ancrer davantage le récit dans le temps présent.

Mathias Énard est Français. Il parle arabe, persan, espagnol, catalan, dieu sait quelle autre langue encore. Il a vécu dans les pays arabes pendant dix ans. Il vit à Barcelone depuis dix ans. Ce n’est donc pas un Européen imaginant à peu de frais la vie misérable d’un marocain théorique. Les décors et les histoires de son roman ne doivent rien à Google, pas plus à Wikipédia. Il est, cela transpire à chaque page, amoureux des mondes arabes, de leurs langues, de leur cultures classiques et contemporaines. On n’imagine pas écrire sur un personnage tel que Lakhdar, presque en temps réel, si l’on n’a pas une compréhension profonde et fraternelle des ces vies, de toutes ces vies immolées de désespoir, anéanties sous les balles et la répression, sous le joug religieux ou militaire, percluses de petites humiliations, regardées de haut par une Europe toujours aussi arrogante, inamicale, aussi peu accueillante que possible, trop certaine de sa grandeur pour voir son propre délabrement. Il faut porter en soi toute la charge des amitiés lentement cultivées dans ces pays pour offrir le portrait d’un être « de l’autre côté du Détroit » dans toutes ses nuances et ses contradictions : Lakhdar aime regarder les filles et rêver de leur poitrine et de leur sexe ; il prie et se sent apaisé dans une mosquée ; aime les romans noirs et les vies du prophète, la bière et la beauté du Coran ; il aime et déteste ce Cheikh islamiste qui l’accueille et l’aide ; il veut partir, il veut rester. Lakhdar, par une infinité de doutes et d’incertitudes reflète ce bouillonnement que doit être la vie d’un jeune homme arabe aujourd’hui. Les contradictions de Lakhdar trouvent un lointain écho dans les pérégrinations d’Ibn Batouta, voyageur tangérois du 14è siècle qui, vit le monde et ses merveilles jusqu’à l’Extrême-Orient mais rentra finir sa vie en ermite à Fès.

Le phare qui éclaire le long chemin de Lakhdar, c’est Barcelone, où vit Judit, jeune étudiante rencontrée à Tanger. Barcelone et Tanger : deux cousines, deux rêves de multiculturalité, deux façades de douceur de vivre qui cachent aux touristes leur misère, leur zones en souffrance où survit l’humanité déclassée. Il se passe toujours quelque chose de particulier lorsqu’un écrivain écrit sur sa ville. Un ton, des mots, quelques détails parlant des quartiers révèlent une connaissance intime. On sait qu’on est vraiment d’une ville lorsque les raisons d’y vivre sont difficiles à expliquer mais qu’on ne peut cependant vivre ailleurs. Et lorsque l’amour de cette ville n’a qu’une égal : la détestation qu’elle inspire, et l’envie de la fuir. Mathias Énard n’apparaît jamais autant derrière Lakhdar que lorsqu’il parle de Barcelone, avec amour et abjection, pour citer le titre d’une nouvelle de Salinger. Barcelone et sa rue des Voleurs donnent lieu aux plus belles pages du livre. On y lit, concentré, ce qui fait toute l’importance de ce roman dans le paysage littéraire aujourd’hui. « Je suis ce que j’ai lu, je suis ce que j’ai vu, j’ai en moi autant d’arabe que d’espagnol et de français, je me suis multiplié dans ces miroirs jusqu’à me perdre ou me construire ». C’est Lakhdar qui parle. C’est Mathias Énard qui parle, bien sûr. Mais c’est nous tous qui parlons. Nous qui venons de partout ailleurs que de la ville où nous vivons. Nous qui venons depuis deux ou trois ou dix générations d’Italie, de Pologne, du Mali, du Maroc, de Turquie, du Pakistan, du Congo. Nous qui venons des langues apprises dans les livres ou avec des amis ou pour séduire. Surtout ce sont tous ces autres qui parlent, qui arrivent tels des spectres, un passage acheté à prix d’or, leur vie risquée, entassés à soixante dans des barques faites pour vingt, cachés dans des camions, traversant à pied des frontières en montagne, dormant dans les rues, dans des squats, et que cette infamie qu’on nomme Schengen contraint à la clandestinité et à la peur de perdre le peu d’espoir qui reste. Tous ceux-là que nos pays rangent en deux colonnes : terroriste/non-terroriste. Ou productif/improductif. Qu’on parque en centre ouvert ou en centre fermé mais avec l’idée que leur place est dans l’avion du retour, quoiqu’il advienne. Et c’est la voix de tous ceux qui n’arrivent pas vivants. Le parcours de Lakhdar est jalonné de morts. Victimes des dictatures, victimes des crises économiques, victimes de l’Europe forteresse, victimes de la pauvreté, victimes de l’absence d’avenir, victimes de la solitude des chiens abandonnés, victimes du fanatisme religieux, ou de croyances absurdes dans un honneur perdu. Le roman de Mathias Énard témoigne de ce monde-là, de ces morts et de ces vies. Il fait œuvre de cri, un cri puissant et irréfutable.

On aimerait que les personnes qui travaillent à l’Office des Étrangers lisent ce livre, mais on a peu d’espoir qu’un cri, surtout littéraire, porte jusque-là : les fenêtres sont hermétiquement fermées et ne s’ouvrent que dans un sens, celui de la sortie. Alors si ces froides régions bureaucratiques sont inatteignables, ne renonçons pas ! Il reste de nombreuses têtes à convaincre que l’identité d’une Nation n’est pas un bloc de marbre sacré. Que l’exil est un arrachement et mérite le respect. Lisons et faisons lire Rue des Voleurs comme un roman urgent pour le monde d’aujourd’hui. (P. M.)