Mrs. Bridge, un immense classique américain écrit par Evan S. Connell

Mrs Bridge imageMrs. Bridge ne s’est jamais habituée à son prénom — India. Lorsqu’ils l’ont appelée ainsi, ses parents devaient certainement penser à quelqu’un d’autre.

Mrs. Bridge s’est mariée avec Walter, jeune avocat besogneux, fougueux au lit dans les premiers temps de leur mariage, puis juste tendre, puis fatigué. Elle en conclut que le mariage était peut-être chose équitable, mais que l’amour ne l’était pas.

Mrs. Bridge donna à ses trois enfants l‘éducation qu’elle avait reçue de ses parents — bonnes manières, amabilité, propreté. Mais leur comportement la surprit, car ce qui les frappait le plus n’était nullement ce sur quoi elle insistait.

Mrs. Bridge acceptait de bon cœur que sa petite Carolyn joue avec Alice, la fille du jardinier noir des voisins. Un jour que cette dernière, voyant passer une voiture de pompier, déclara se demander qui ces pompiers allaient bruler aujourd’hui, Mrs. Bridge s’arrêta, sourit gentiment aux deux enfants, heureuse que Carolyn n’eût pas conscience de ce qui la séparait de sa petite amie.

Ainsi, par petites touches précises, tranchantes, 117 scénettes d’une superbe ironie — superbe car suggérée, tapie sournoisement dans les allusions qui font mouche après un léger décalage délicieux —, Evan S. Connell brosse le portrait d’une femme de la middle class américaine pétrie de bons sentiments, de bonnes manières, de bonnes intentions, effrayée par le moindre écart de conduite, la moindre manifestation d’originalité, le moindre coin enfoncé dans ses certitudes et dans ses habitudes. Le vide existentiel de Mrs. Bridge nous amuse, nous irrite, nous fascine, et nous inquiète car il nous tend le miroir de notre propre vie lorsqu’on refuse, par conformisme ou par flemme, l’indispensable fureur de vivre.

Mais ce livre est trop subtil, trop beau pour se cantonner à de l’ironie, même intelligente. Il atteint la grâce quand, ici ou là, Mrs. Bridge connaît, malgré le vide, malgré tout, des moments de véritable tendresse. Et vivre sans tendresse, il n’en est pas question. (O. V.)