Et pourtant

Sarinagara est un mot japonais qui signifie « et pourtant ». C’est le dernier mot d’un poème de Kobayashi Issa que Philippe Forest reproduit en épigraphe de son livre :

monde de rosée
c’est un monde de rosée

et pourtant pourtant

Le roman Sarinagara, nous dit Forest, tient tout entier dans ce redoublement « et pourtant pourtant ». Tout ce qui vit, tout ce qu’on aime, est bien sûr voué à disparaître et à mourir un jour, comme la rosée au soleil du matin. Mais le poète Issa ajoute « et pourtant ».

C’est au début de l’année 1995 que Philippe Forest apprend que sa fille de trois ans est atteinte d’un cancer. Elle mourra après plus d’une année de traitements médicaux inopérants. Depuis, tous ses romans — romans d’autofiction — sont habités par cette tragédie intime.

Dans Sarinagara, l’impossibilité de comprendre et d’accepter la mort de l’enfant amène Forest à interroger la place qu’occupent les souvenirs dans son existence, comment il a progressivement confié le souci de sa vie aux rêves, en quoi l’écriture de ses livres a permis l’oubli. Ces méditations personnelles nous sont rapportées, depuis Paris, à l’occasion du récit de trois voyages qu’il a effectués au Japon, à Kyôto, à Tôkyô et à Kôbe.

En alternance avec ces récits de voyage, Philippe Forest nous raconte la vie du poète Kobayashi Issa, le dernier grand écrivain de haïkus, de Natsume Sôseki, inventeur du roman japonais moderne et de Yamahata Yosuke, le photographe de guerre qui, le premier, a effectué un reportage saisissant sur les victimes de Nagasaki au lendemain du largage de la bombe atomique. Chacun à leur manière, ces trois artistes ont été confrontés à des drames personnels ou collectifs, et chacun a dû se débrouiller pour continuer à vivre ou à survivre. Le récit de ces trois vies est simple mais puissamment suggestif et passionnant.

Le livre terminé, il se peut que l’on se dise « Tiens, j’ai été emporté dans un rêve, des drames historiques, de la poésie, des voyages, des vies de personnes appartenant à l’histoire culturelle japonaise… est-ce que tout cela a un sens ? ». Mais très vite, on se rend compte que l’on vient de lire un grand roman qui parle, avec détermination et beaucoup de pudeur, de questions essentielles qui nous touchent au plus profond…

monde de rosée
c’est un monde de rosée
et pourtant pourtant