35 morts, de Sergio Álvarez

Pour quelqu’un de mauvaise foi (et il y en a beaucoup chez les libraires), il est assez plaisant d’aimer un livre pour les mêmes raisons qui nous ont fait en détester un autre, surtout si le premier vous balaie comme une tornade quand le second n’avait généré qu’un profond ennui.

Disons que je suis de mauvaise foi : j’ai détesté Les Bienveillantes, de Jonathan Littell (Gallimard, 2006), notamment pour l’artifice par lequel un personnage unique se promenait dans le nazisme comme dans un parc d’attraction, passant de Stalingrad à Auschwitz en incarnant à lui seul le destin de nombreux Allemands. Un personnage investit du nazisme dans toutes ses dimensions : désolé, je ne marche pas. Littell fourguait aux lecteurs un forfait « visite du Troisième Reich avec guide spécialisé » comme le Reader’s digest vous résume Le Comte de Monte-Cristo dans les grandes largeurs. Remarquons au passage, mauvaise foi oblige, qu’il faut un certain niveau d’aveuglement pour vouloir embrasser aussi largement un tel sujet, au moyen d’une documentation fastidieusement récrite, et penser avoir le génie d’en faire de la littérature. N’est pas William Vollmann qui veut.

Pour toutes ces raisons, je porte aux nues « 35 Morts », le roman de Sergio Álvarez traduit par Claude Bleton et publié par Fayard en cette rentrée. Quelle baffe ! Álvarez, nous dit-on, a mis dix ans à écrire son roman, qui brosse le portrait de la Colombie sur quatre décennies. Il me semble qu’il a surtout mis toute sa vie de quadra colombien à vivre dans sa carne la matière de son livre. Le roman commence par deux morts : celle de Botones, bandit colombien tombé dans un piège, et celle de la mère du narrateur dont les chairs se déchirent en accouchant de lui, qui déroule alors pour nous le récit rebondissant de sa vie, trimbalant le lecteur sur les sentiers dangereusement pentus de la société colombienne d’hier à aujourd’hui. Colombien : on ne peut pas dire que ça rigole tous les jours, mais le narrateur (et avec lui les autres voix qui prennent la parole par intermittence) dresse le portrait nuancé d’un pays violent mais pas que, corrompu mais pas que, narcotrafiquant mais pas que, guérillero mais pas que, désespérant mais pas que. Dès l’enfance, tout est là : les combats idéalistes des anars et de la gauche communiste, les petites et grosses saloperies des gamins des quartiers chauds de Bogotá, les niaiseries vicieuses des mouvements sectaires, les révoltes étudiantes, le double jeu des guérillas, les mains sales et entremêlées, selon les circonstances, de l’armée, des groupes paramilitaires et des narcos, sans omettre la corruption des politiques et des grands syndicats. Le péquenot de base, lui, trinque, avec constance et même une certaine complaisance à se faire truander – ou pire. C’est un bain de violence, physique, évidemment, parce qu’on n’hésite pas à balancer quelques prunes au type du mauvais côté du canon, mais psychologique et sociale surtout puisqu’il faut vivre avec la misère aux trousses et la peur d’être celui qui se fait buter parce qu’un trafiquant, un militaire ou un guérillero défoncé l’aura décidé. Et dans les interstices de cette mitraille incessante, ça baise, beaucoup – merci la coke – et ça tombe amoureux – merci l’alcool. Il y a de la vie, là, dans ce chaudron bouillonnant qui fait monter la fièvre à coup d’accélérations cardiaques et de vies sauvées de justesse ! Tous ne s’en sortent pas, la mort fait partie du paysage – non : elle EST le paysage. Partout où l’on regarde s’amoncellent les cadavres. Au mieux, ceux qui n’y perdent pas la vie y laissent leurs idéaux et leurs illusions. Et malgré cela quelle électricité dans ces corps-là, dans le corps de ce peuple que l’on devine, à travers la langue de Sergio Álvarez – une langue chargée d’effluves et poisseuse, diaboliquement sensuelle comme une danseuse au sortir d’une cumbia déchaînée – chaleureux, gourmand d’exister, insubmersible. Et hédoniste : « Ah, vivre comme un coq, Grimper, tirer un petit coup, racataploum toc toc »  (tous les chapitres s’ouvrent par quelques vers tirés de l’infini répertoire des chansons populaires colombiennes . Notez que cette philosophie toute masculine n’est qu’un trompe-l’œil : les femmes sont le moteur des révoltes, des engagements, des luttes contre l’injustice, et si elles sont dangereuses pour le macho romantique, elles paient surtout le prix fort de la violence.)

Alors donc, cette fameuse entourloupe qui fait peser quarante années de l’histoire complexe d’un pays sur les épaule d’un pauvre type ? C’est évidemment invraisemblable qu’un seul bonhomme traverse tout cela, mais on s’en fout, ça marche, grâce au rythme d’enfer qu’Álvarez imprime à son texte. D’ailleurs, il ne s’embarrasse pas de conventions classiques : on est plutôt dans la rafale. C’est dense, tout est d’un bloc, dialogues, action, anecdotes, descriptions, éléments de contexte historique, ratatatatata ! ça canarde ! Peu de sauts de paragraphes pour reprendre son souffle : on avance dans le récit à tout berzingue. La voix du narrateur s’interrompt régulièrement pour laisser d’autres récits se glisser dans les plis du sien, sans que l’auteur ne l’indique en rien, sans nous qu’il nous prenne la main par un changement de style, et l’on comprend alors que c’est tout le peuple colombien qui parle dans ce roman, que ce chœur puissant, douloureux et drolatique à la fois, nous enveloppe d’un long chant polyphonique pour mieux nous montrer, avec une précision qui ne doit rien à une documentation de seconde main, la grandeur et la décadence de cette terre. D’ailleurs Álvarez ne fait pas mystère de son projet : il dédicace son livre « pour nous tous ». Pour eux tous, les Colombiens.

Avec Les Bienveillantes, Littell se promenait dans l’Europe sous le nazisme, photographiait les sites incontournables avec un Leica vintage, puis lissait ses clichés sur Photoshop. Álvarez visite tous les lieux communs colombiens en faisant des photos floues avec un téléphone portable bas de gamme et tombé du camion. Sergio Álvarez a tout compris car le réel est toujours flou. Surtout avec beaucoup d’alcool et de drogue dans le sang, ce qui n’est sans doute pas bon pour la santé et ferait grimper Ingrid Betancourt au crucifix. Mais littérairement parlant, c’est quand même mieux que la tisane. (P. M.)