L’art de mener une vie déréglée et poétique

actes_sud_babel_poche_-_marcher_-_ou_l_art_de_mener_une_vie_d_r_gl_e_et_po_tique_tomas_espedal_Alors, voici un livre (de plus) sur la marche, cette activité auréolée d’une dimension bien dans l’air du temps : la purification de soi. La marche comme démarche quasi hygiénique, comme formation procurant, au contact de Mère Nature, sagesse, liberté et redécouverte de son moi authentique. Sauf qu’ici, le sous-titre entre parenthèses annonce d’emblée d’autres nuances : il s’agira de la marche comme art de mener une vie déréglée et poétique.

Tomas Espedal, ancien boxeur, est écrivain. Il écrit des livres largement autobiographiques, une sorte d’autofiction norvégienne (comme son ami Karl Ove Knausgaard). Un beau jour, Tomas prend la route et part sans se retourner. Quitte-t-il sa femme, ses amis, sa famille ? Rêve-t-il de disparaître, de quitter son moi, de devenir autre ? Ce n’est pas clair, mais peu importe. Il est heureux, car il marche. Il marche sur la piste ouverte, celle de la marche pour elle-même, sans but, chère à D.H. Lawrence.

Sur la piste ouverte, Tomas emporte avec lui La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, le premier écrivain à avoir réfléchi à ce que marcher veut dire. Pour Rousseau, la marche stimule la pensée, renforce la santé. Mais, la marche peut également meurtrir le corps et l’esprit : Hölderlin en témoigne, ainsi que de l’accablement dans lequel ses pérégrinations l’ont plongé.

Tomas imagine faire de la marche son métier. Un métier solitaire — comme l’écriture[1]. Profession : vagabond, sans-logis, va-nu-pieds. Loin de l’image idyllique du flâneur romantique anglais, il existe des promeneurs par nécessité, ceux que la misère jette sur les routes. Le poète Wordsworth et sa sœur Dorothy leur ont magnifiquement rendu hommage.

Lors de son périple, Tomas glisse ses pas dans ceux d’Erik Satie, en banlieue parisienne. Il refait la promenade ponctuée de nombreuses haltes dans des troquets où s’enivrait le musicien, où il puisait ses idées. Il reprend la route de Rimbaud, entre Charleville et Paris, et s’arrête, pour une soirée, dans un bar en contrebas de la place Pigalle où il fait la rencontre — une étincelle de fraternité — d’une prostituée ukrainienne.

La marche peut s’avérer rude, longue et épuisante. Alors, il est le bienvenu, l’ami qui nous accompagne, qui nous soutient, qui passe devant pour indiquer le chemin. Tomas sillonne les routes et les chemins de Grèce et de Turquie avec son ami Narve. La promenade solitaire se transforme en trip amical. On partage une clope, une bouteille de whisky pour lutter contre la peur de la nuit et des bruits, à la belle étoile, dans les montagnes de Cappadoce. Narve et Tomas, ces deux-là nous font penser à Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet.

Et, c’est bien là que réside la beauté ultime de ce livre : comme L’usage du monde, comme Côme, de l’auteur serbe Valjarevic, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique) offre au lecteur la conviction d’avoir trouvé un compagnon de route, un ami bienveillant, un ami en littérature, que l’on a accompagné le temps d’une lecture, et qui nous accompagnera longtemps encore. (O. V.)

 

[1] Lire à ce propos La solitude est sainte de William Hazlitt, écrivain et critique littéraire anglais (1778-1830), cité par Espedal et évoqué par notre collègue Philippe dans l’émission Temps de pause, sur Musiq 3, le 24 octobre 2014.


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« J’ai de la sympathie pour les gens malheureux. »

Edouard Levé a commencé sa vie d’artiste par peindre des œuvres conceptuelles qu’il a un temps exposées, puis finalement brulées. Il s’est alors tourné vers la photographie, conceptuelle aussi, parcourant les états-Unis à la recherche de villes homonymes de villes d’autres pays telles que Florence, Rome, Bagdad ou Versailles. Un livre reprend les photographies qu’il a prises dans une commune française nommée « Angoisse ». Il a aussi écrit deux textes, au moins, qui sont proprement saisissants : Autoportrait et Suicide (Folio, 2009).

C’est lors d’un séjour aux Etats-Unis qu’Autoportrait est écrit. Pendant trois mois, Edouard Levé prend des photos le jour, et le soir, dans sa chambre de motel, il décoche, comme des flèches, ces 1400 phrases qui dressent un portait de lui. A la manière de Je me souviens de Perec, les phrases se succèdent sans suite logique, brèves le plus souvent, passant du coq à l’âne à un rythme effréné qui donne parfois le vertige. Certaines sont, le plus simplement du monde, descriptives ; d’autres s’apparentent à des maximes. Tout est vrai (« Tout ce que j’écris est vrai, mais qu’importe ? »).

Le portrait prend forme, au fil du texte, quand des répétitions révèlent, non sans un certain humour, les goûts, les fantasmes ou les obsessions de l’auteur. On est un peu surpris de voir apparaître à plusieurs reprises la télévision (« sans le son »), la moto, les Levi’s 501 ou la Bible. On perçoit l’importance des noms, des corps (« Ce sont les noms qui m’attirent vers les lieux, mais ce sont les corps qui m’attirent vers les gens. » ; « Raymond Poulidor est un des noms les moins sexy que je connaisse. »). On apprend le rôle primordial joué, dans sa vie, par la littérature et la photographie (« J’ai appris seul ce qui m’importe le plus : écrire et photographier. »). On devine que l’amour, le sexe et l’amitié comptaient beaucoup (« Je pardonnerais à une femme de m’avoir trompé si l’autre est mieux que moi » ; «  Je serais très ému qu’un ami me dise qu’il m’aime, y compris si c’est par amour plutôt que par amitié »). Mais on comprend que l’ennui et la mort tapie aux quatre coins du texte auront inévitablement le dernier mot (« Je préfère m’ennuyer seul qu’à deux. » ; « Mis à part la religion et le sexe, je pourrais vivre comme un moine. » ; « Quand je suis heureux, j’ai peur de mourir, quand je suis malheureux, j’ai peur de ne pas mourir. » ; « Je plaisante avec la mort. Je ne m’aime pas. Je ne me déteste pas. Je n’oublie pas d’oublier. »).

Edouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007. Jetez-donc un œil à ses photos, lisez ses textes et ses fragments recueillis dans Autoportrait, vous apprécierez l’artiste original et l’homme singulièrement attachant qu’il était.


Et pourtant

Sarinagara est un mot japonais qui signifie « et pourtant ». C’est le dernier mot d’un poème de Kobayashi Issa que Philippe Forest reproduit en épigraphe de son livre :

monde de rosée
c’est un monde de rosée

et pourtant pourtant

Le roman Sarinagara, nous dit Forest, tient tout entier dans ce redoublement « et pourtant pourtant ». Tout ce qui vit, tout ce qu’on aime, est bien sûr voué à disparaître et à mourir un jour, comme la rosée au soleil du matin. Mais le poète Issa ajoute « et pourtant ».

C’est au début de l’année 1995 que Philippe Forest apprend que sa fille de trois ans est atteinte d’un cancer. Elle mourra après plus d’une année de traitements médicaux inopérants. Depuis, tous ses romans — romans d’autofiction — sont habités par cette tragédie intime.

Dans Sarinagara, l’impossibilité de comprendre et d’accepter la mort de l’enfant amène Forest à interroger la place qu’occupent les souvenirs dans son existence, comment il a progressivement confié le souci de sa vie aux rêves, en quoi l’écriture de ses livres a permis l’oubli. Ces méditations personnelles nous sont rapportées, depuis Paris, à l’occasion du récit de trois voyages qu’il a effectués au Japon, à Kyôto, à Tôkyô et à Kôbe.

En alternance avec ces récits de voyage, Philippe Forest nous raconte la vie du poète Kobayashi Issa, le dernier grand écrivain de haïkus, de Natsume Sôseki, inventeur du roman japonais moderne et de Yamahata Yosuke, le photographe de guerre qui, le premier, a effectué un reportage saisissant sur les victimes de Nagasaki au lendemain du largage de la bombe atomique. Chacun à leur manière, ces trois artistes ont été confrontés à des drames personnels ou collectifs, et chacun a dû se débrouiller pour continuer à vivre ou à survivre. Le récit de ces trois vies est simple mais puissamment suggestif et passionnant.

Le livre terminé, il se peut que l’on se dise « Tiens, j’ai été emporté dans un rêve, des drames historiques, de la poésie, des voyages, des vies de personnes appartenant à l’histoire culturelle japonaise… est-ce que tout cela a un sens ? ». Mais très vite, on se rend compte que l’on vient de lire un grand roman qui parle, avec détermination et beaucoup de pudeur, de questions essentielles qui nous touchent au plus profond…

monde de rosée
c’est un monde de rosée
et pourtant pourtant