Sagesse d’une Goliard

Rappelez-vous, c’était en 2005 que paraissait aux éditions Viviane Hamy L’art de la joie de Goliarda Sapienza. Passé inaperçu en Italie, ce roman d’apprentissage absolument extraordinaire allait connaître en France un énorme succès grâce au travail des libraires et au bouche à oreille des lecteurs. Depuis, Frédéric Martin, qui était l’éditeur de ce livre, a fondé, en compagnie de Benoît Virot, sa propre maison d’édition : Attila. C’est à cette enseigne que paraît aujourd’hui Moi, Jean Gabin, le récit de la jeunesse de Sapienza à Catane, en Sicile, au début des années 30.

Il n’est pas inutile de s’arrêter deux secondes sur le nom de notre auteur : Sapienza signifie « sagesse » en italien et Goliarda, prénom improbable, évoque les Goliards, ces étudiants du Moyen Age, poètes satiriques qui formaient un joyeux mouvement de contestation contre l’Eglise. Le nom dit déjà beaucoup !

C’est avec Moi, Jean Gabin que les éditions Attila entament la publication des œuvres complètes de Sapienza. Et c’est une pure merveille ! Plus court (160 pages) et donc plus direct, plus immédiat que L’art de la joie, mais aussi plus léger et plus drôle, on y retrouve toutefois le ton d’une femme insoumise et entièrement portée par son désir de lutter contre ce qui empêche la joie en ce bas monde : les conventions, la morale, les préjugés de classe, le fascisme ou le sexisme. Pourquoi te tais-tu, ma chérie ? Peut-être penses-tu que j’ai tort ? S’il en est ainsi, dis-le : tu ne dois te soumettre à personne et moins que quiconque à ton père ou à moi. Si quelque chose ne te convainc pas, rebelle-toi toujours. 

Goliarda gamine voue une passion sans borne pour Jean Gabin, sa force, son autosuffisance virile et ses yeux bleus. C’est à la sortie du film Pepe le moko qu’elle contracte une dette d’honneur pour avoir donné une bourrade à la bigleuse Concetta et à sa mère qui avaient dérangé la projection par des réflexions imbéciles. Pour rembourser sa dette, Goliarda se met à arpenter les ruelles du vieux quartier populaire de Catane en vue de récolter les quelques lires nécessaires. On la suit avec ravissement dans la via Buda où les femmes et les hommes font commerce d’eux-mêmes — on ne dit pas putain, c’est méprisant —, dans le basso du marchand de jasmin, dans l’atelier plein de mystères du marionnettiste Insanguine, chez son oncle Giovanni, patron d’un magasin de chaussures, le seul de la famille qui n’a pas adopté les idées anarchistes ou communistes. Au fil de son périple, on croisera aussi ceux de sa famille — père, mère, frères et sœurs — qui se chargent de corriger l’éducation qu’on lui donne à l’école. Chez moi tout le monde avait toujours tant à faire. Tant et tant qu’on était contraint soi-même aussi de s’inventer mille choses à trafiquer, mener à bien, lire, jouer, parce que jouer et imaginer était aussi considéré, chez moi, comme un « faire ». Et la fête bat souvent son plein, les gens actifs, pleins de vie, sveltes et vifs, brefs, en un mot, antifascistes, dorment peu et ne s’ennuient jamais.

On ne vous dira pas si Goliarda parvient à payer sa dette d’honneur mais, ce qui est sûr, ce qui reste au bout du vagabondage de la jeune fille (accompagnée in fine par Jean Gabin himself), c’est la conviction qu’il ne faut pas laisser la vie détruire le rêve.

La vie est combat, rébellion et expérimentation, voilà ce dont tu dois t’enthousiasmer jour après jour et heure après heure. Le rêve, le combat, l’insoumission, l’amour et l’enthousiasme, tout ça dans 160 petites pages pleines de vie et de fureur. Une merveille, on vous dit ! (O. V.)