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« L’arbre d’or », de John Vaillant et « La scierie », récit anonyme : deux livres qui envoient du bois.

« L’arbre d’or », de John Vaillant et « La scierie », récit anonyme : deux livres qui envoient du bois.

En écho aux 36 oliviers exposés sur l’esplanade Saint Léonard, à Liège, dans le cadre du projet DESRACINES.

Mardi 8 juillet, je crois halluciner en voyant 36 oliviers morts qui volent dans le ciel gris de Liège. Mais je ne suis pas seule. Cette hallucination collective, nous la devons au projet DESRACINES. Les Belges peuvent désormais acquérir des oliviers espagnols séculaires, voire millénaires qui ne sont plus adaptés à une exploitation mécanisée. Déracinés, puis transportés pour venir passer une courte retraite dans nos jardins, il n’aura pas fallu longtemps pour les voir mourir, l’olivier espagnol n’étant pas plus adapté au sol belge qu’un oranger sur le sol irlandais…

La vision de ces 36 oliviers morts a fait directement écho en moi à deux lectures saisissantes de ce dernier mois.

Il y eut d’abord la lecture de « L’arbre d’or » de John Vaillant, paru en avril 2014 chez Noir sur Blanc. Collaborateur au National Geographic et au New Yorker, John Vaillant s’intéresse ici au destin très étrange d’un bûcheron de Colombie-Britanique qui, un soir de l’hiver 1997, abat SEUL un arbre vieux de 300 ans, haut de 50 mètres et entièrement recouvert d’épines dorées. Ce geste à priori totalement irrationnel se veut pourtant un geste désespéré pour alerter l’opinion publique sur la déforestation de la Colombie-Britannique, sur la côte Ouest du Canada. John Vaillant va rendre compte d’une manière très vivante de la difficulté à analyser cet acte. Il lui faut déjà retracer l’histoire de l’exploitation des forêts dans cette région reculée où subsiste encore l’essentiel des forêts primaires tempérées.

Parallèlement à l’histoire de l’exploitation forestière qui constitue la base de l’économie de cette province, John Vaillant fait un remarquable travail d’anthropologue en nous parlant des habitants de cette région : le peuple d’amérindiens Haïdas. Ces derniers donnent un caractère sacré à l’arbre d’or détruit par Grant Hadwin. La perte de cet arbre est un véritable traumatisme pour eux.

Une troisième catégorie de personnes est étudiée plus particulièrement dans ce livre : il s’agit des bûcherons. John Vaillant rappelle, page 118 : « Le déboisement est le préalable à la vie telle que nous la connaissons. Avant toute chose, il faut que les arbres disparaissent. ». C’est dire l’importance du bûcheron, « l’éclaireur de la civilisation ». Pourtant, c’est aussi un parangon de violence et d’ambiguïté.

Ces univers, très différents, sont analysés avec le même regard aiguisé, la même précision par John Vaillant, qui possède aussi un réel talent de conteur. Et la forêt de ce conte contemporain est une forêt aussi passionnante qu’effrayante.

L’autre livre qui a capté mon attention ce mois-ci est un récit anonyme intitulé « La scierie » et publié par les éditions Héros-Limite. Pierre Gripari, dans sa préface au récit, rappelle que les chefs d’œuvre sont souvent des œuvres méchantes. Le narrateur de ce récit nous raconte comment deux ans passés dans deux scieries différentes vont l’amener à devenir un homme méchant.

Dans la première scierie, c’est la bêtise de son collègue Bibi associée à l’incompétence du patron qui vont le pousser à devenir un travailleur dangereux pour lui et pour les autres. Dans cette première partie du récit, on est bien loin de tous les récits sur le travail que l’on avait pu lire jusqu’à maintenant : point de franche camaraderie, aucune alliance des ouvriers contre leur patron et nul trace d’idéal politique. Cependant, il nous arrive de rire jaune très souvent. Le narrateur égratigne tout sur son passage, c’est un texte écrit à la kalachnikov et qui ne fait pas dans la demi-mesure : « La vie continue. En plein hiver, par tous les temps, je pars à un boulot qui me désespère, avec une bande de cons et de salauds. » .

La deuxième partie nous présente une autre face de cet univers impitoyable. Le narrateur est repéré par son deuxième contremaître pour l’aider à monter en 3 semaines et à trois travailleurs, une scierie. L’entreprise est extrêmement risquée, mais si elle réussit, pourrait apporter l’indépendance à son jeune patron et un meilleur salaire au narrateur. Ils se lancent donc dans l’aventure, y jetant jusqu’à leur dernières forces. Ces pages exultent tout autant une virilité tout en muscle et en transpiration, qu’un effroi grandissant à mesure que le narrateur aperçoit (enfin !) ses limites physiques.

« La scierie » est un texte qui se lit dans un seul souffle et qui nous laisse KO. C’est encore une autre facette peu reluisante de l’exploitation de nos forêts qui est abordée, mais une facette écrite avec style et éditée d’une si belle façon que notre réseau de librairies Initiales en a fait son Prix Mémorable.

Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de patrons de scierie, je croyais avoir échappé à la lignée familiale en devenant libraire, jusqu’à ce que je lise ces quelques chiffres qui terminent le livre « L’arbre d’or » : « Il faut environ 20 stères de bois pour fabriquer 10 000 exemplaires d’un livre de taille moyenne, à quoi il faut ajouter 450 000 litres d’eau et 230 millions de BTU d’énergie. ».

« Soumise à un examen attentif, la vie de n’importe lequel d’entre nous révélera de grosses incohérences. », « L’Arbre d’or » (p.289).

A méditer…

Des liens pour en savoir plus :

http://www.heros-limite.com/

http://www.initiales.org/Prix-Memorable-2013.html

http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

http://desracines.be/

http://www.yiquan78.org/postures.htm