Le 5 octobre dernier, nous recevions Laurent Mauvignier. Pour ceux qui étaient à la librairie ce soir-là, ce fut l’occasion d’entendre un écrivain captivant qui réfléchit son métier et aime partager ses réflexions sur le statut et le rôle de la littérature dans notre société — cette belle question : que peut la littérature ? J’aimerais, ici, vous inciter à prolonger la rencontre par la lecture des livres de Mauvignier, et pour ceux qui n’y étaient pas, à découvrir cette œuvre originale et passionnante de la littérature française contemporaine.

Le premier roman de Mauvignier, Loin d’eux, paraît en 1999, chez Minuit, l’éditeur de toute son œuvre. Rétrospectivement, il est impressionnant de constater que ce livre contient déjà les thèmes qui seront développés dans les romans suivants, la parole qui se heurte aux non-dits, le drame intime qui répond comme un écho au drame collectif. On y découvre aussi son style très personnel, la phrase qui épouse les courbes toutes en spirale du monologue, le cheminement intérieur de la parole des personnages qui cherchent à comprendre le malheur qui les entoure ou qui les frappe.

[…] je me dis : tout ces mots pour ne rien dire et qui me laissent seul devant eux, mes parents, quand je les vois comme des enfants, heureux et stupéfaits devant une image de perfection où rien ne se joue que la soumission au monde comme il est […]

S’ensuivent des textes brefs et fulgurants : Apprendre à finir (son plus gros succès auprès du public, prix du Livre Inter 2001), long monologue poignant d’une femme qui cherche à recommencer son histoire d’amour ; Ceux d’à côté (2002), Seuls (2004) et Le lien (2005), dialogue ultra-sensible entre Elle et Lui, ce qui les réunit, ce qui les sépare ; puis, Ce que j’appelle oubli (2011), une phrase unique qui s’étire sur soixante pages pour raconter les derniers instants d’un homme battu à mort par les vigiles d’une grande surface ; enfin, Tout mon amour, une pièce de théâtre, son dernier livre (2012). Laurent Mauvignier est également l’auteur de deux romans plus amples, plus « romanesques », qui tissent subtilement des trajectoires individuelles et des épisodes tragiques de l’histoire récente : Dans la foule (2006, sur la catastrophe du Heysel) et Des hommes (2009, sur les stigmates de la guerre d’Algérie).

De tous ces livres, Dans la foule est sans doute celui qui m’a le plus profondément marqué.

On se souvient de la finale de la coupe d’Europe des champions au Heysel, ce 29 mai 1985, des 39 morts, italiens pour la plupart. On entame la lecture du roman et, bien entendu, le souvenir et les images du drame tel qu’il a été vu à la télévision par des millions de spectateurs s’imposent à notre esprit. Et pourtant, quand il se produit dans le roman, vers la page 100, quand les premiers corps sont écrasés, on est surpris, on ne s’y attendait pas. C’est que l’affaire de Laurent Mauvignier n’est pas la catastrophe du Heysel proprement dite — elle n’est que le contexte, le prétexte. Il adopte plutôt un angle beaucoup moins large, celui de l’histoire individuelle, celle de six ou sept jeunes gens que l’on va suivre, ou plus exactement entendre (toujours des monologues), tour à tour depuis le début et jusque bien après les événements. Geoff est anglais, il est la voix de celui qui se retrouve malgré lui du côté des hooligans. Tana et Francesco sont jeunes mariés italiens. Ils seront au cœur du drame. Avant, ils auront rencontré Jeff et Tonino, venus de France, ainsi que Gabriel et Virginie, jeune couple bruxellois. Et les voix entrent en scène, les unes après les autres, se croisent, se parlent, entrent en résonance ou tombent dans le vide. L’orchestration magistrale nous fait vivre au plus près les trajectoires non rectilignes, certaines brisées, de ces vies singulières tirées hors de la foule. Ce n’est pas tant le drame dans ce qu’il a d’exceptionnel qui bouleverse, c’est le fait que les rapports humains quotidiens, entre amis, dans le couple, perdurent malgré la catastrophe. Quelle émotion quand, au beau milieu du carnage, ce qui frappe cruellement Gabriel, c’est de découvrir le numéro de téléphone de son amoureuse inscrit sur la main inerte de Tonino !

Elle savait que je la regardais. Elle savait que je voulais lui dire de se recoucher, ce n’est pas grave, on verra demain, j’ai trop bu, je suis jaloux c’est idiot, je sais, je sais. Et elle : non, pourquoi ce serait idiot d’être jaloux, hein ? Dis-moi, ça pourrait me plaire que tu sois jaloux — seulement, il y a deux types de jaloux : ceux qui ont peur de perdre qui ils aiment, et les autres, dont tu fais partie, m’a-t-elle dit. Ceux-là qui ont tellement peur qu’on les abandonne qu’ils en oublient ceux qu’ils aiment. Elle m’a dit qu’elle n’en pouvait plus de ma jalousie et de ma peur d’être seul.

Œuvre polyphonique d’une puissance et d’une subtilité narrative rare, Dans la foule se doit de figurer en bonne place dans toute bibliothèque, toute librairie et tout blog littéraire digne de ce nom. (O. V.)

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