Encore rêver de l’Orient

Boussole2Face au flot torrentiel d’horreurs que déversent chaque jour les journaux, dans ce monde stupéfié par le déchaînement de violence au Proche et au Moyen-Orient, il est grand besoin de livres qui choisissent la lumière plutôt que la nuit, l’amitié de préférence à la peur, et tordent le cou aux fantasmes régressifs et droitiers d’une forteresse européenne isolée du monde barbare, qui devrait tout le bien qui l’habite à elle-même et tout le mal aux autres, ces allochtones au teint brun, ces mahométans moyenâgeux qui tant nous épouvantent aujourd’hui. Il faut des livres qui regardent l’arbre aux racines, et redisent aux lecteurs tout ce que nous devons à ces Autres, qui répètent encore une fois que nous sommes terre de métissage – depuis toujours – et plus encore, que notre culture en est le produit. Il faut dire et redire encore ces évidences pour effriter petit à petit la tentation du repli et saper les bases du racisme, refuge des ignorants et des salauds. Oui, de tels livres sont aujourd’hui de l’ordre du nécessaire : le pain et le vin de nos idées. Encore faut-il qu’existent des écrivains capables de prendre ces sujets à bras-le-corps, de les irriguer de leur savoir et de les porter sur la place publique. C’est déjà beaucoup. Faire oeuvre de littérature est un luxe.

Mesurons donc notre chance : à tous ces égards, le nouveau roman de Mathias Enard est un texte important. Mais pour en parler, citons d’abord quelques images, multiples, entremêlées : la beauté des céramiques d’Ispahan ; Lawrence d’Arabie dans les sables du désert ; les jardins du Generalife à Grenade ; cent mille Iraniens dans les rues de Téhéran se libérant de la dictature (et malheureusement en installant une autre) ; les vestiges de Palmyre, Pétra et les pyramides d’Égypte ; une tente de bédouins auprès d’une oasis ; le bleu de Samarkand ; une caravane chargée d’épices qui traverse l’Afghanistan ; l’appel du Muezzin dans Bagdad ; Richard Burton déguisé en riche marchand qui entre dans Médine ; des joueurs d’oud, de kanone, de rebeb, de guembri, de luth ou de tabla, leur musique envoûtante, dans le parfum des orangers en fleurs ; quelques vers d’Omar Khayam célébrant le vin et l’amour.

Autre image : un groupe d’hommes et de femmes, quelques enfants, titubant sur une plage de Kos, miraculeusement débarqués vivants de canots pneumatiques. Hagards. Au journaliste qui leur tend un micro, à la caméra qui cadre leur visage brûlé par le vent et le sel, ils disent qu’ils viennent d’Alep. Ils disent qu’il n’y a plus rien à Alep, ils disent qu’ils ont tout perdu, des amis, des parents, leur maison, leur travail, tout, puis, empoignant quelques sacs et un couffin, presqu’à pieds nus, encore engourdis par les jours entassés dans des barques prêtes à couler, ils commencent à marcher, au coeur tiède de la nuit, vers la ville la plus proche, à six ou sept kilomètres, où personne ne les espère. C’était au journal télévisé ce soir. Mais cela y était hier aussi, et le sera demain, le jour d’après et longtemps encore.

Une dernière image : des fous de noir vêtus qui tranchent des gorges jusqu’à décollation, violent les femmes yezidies, jettent des hommes du haut des toits, en lapident d’autres ou les brûlent vifs.

Alors que notre monde s’enfonce dans la peur de l’Autre et que cette dernière image avale toutes les autres comme un trou noir attire à lui toute lumière, au point que nombre de nos compatriotes en viennent à confondre les victimes et les bourreaux, réclamant de fermer les frontières et de noyer les survivants dans la Méditerranée – en tout cas de les abandonner à leur sort – Boussole fait office d’antidote aux simplismes et approximations de ceux qui voient dans l’horreur qui se déroule en Syrie et en Irak l’occasion rêvée d’affirmer de rejet de l’Arabe, du Perse et du Berbère et de tout ce qui, de près ou de loin, se rapporte à l’Islam. Par son érudition généreuse, Boussole rappelle que l’Orient fut pendant des siècles le réceptacle de nos rêves d’aventures et de nos fantasmes, de nos envies d’ailleurs bercées de ces noms merveilleux, Assouan, Beyrouth, Damas, Kandahar, Aden ou Bānyās, à eux seuls promesse d’une vie exaltante. Boussole dresse le portrait des femmes et des hommes, savants ou militaires, artistes, aventuriers, bien ou mal intentionnés, amoureux sincères ou colonisateurs âpres au gain, partis d’Europe pour fixer leur existence dans les sables, parce que ces territoires étaient chargés d’un imaginaire de sensualité et d’étrangeté, investi de tous les possibles. Mieux encore, Mathias Enard s’attache à dire tout ce que nos cultures européennes, si fières de leurs propres accomplissements, doivent aux métissages et à des siècles de frottements avec ceux que le bon peuple d’Europe ne voit plus aujourd’hui que comme un ramassis de terroristes fanatisés. Boussole est un livre gourmand de l’Autre, ébloui par la Beauté de la poésie persane, par l’élévation de la musique arabe, par la philosophie, l’architecture, l’esprit riche et joyeux des hommes et des femmes qui habitent ces pays, par les mille nuances de ces merveilles que nous ignorons bien souvent, persuadés que nous sommes de notre propre grandeur.

Du roman, il suffit de dire qu’il s’agit de l’histoire de Franz Ritter, musicologue autrichien insomniaque, et Sarah, universitaire française lumineuse, tous les deux orientalistes. Disons qu’il y a une longue insomnie, et une histoire d’amour inaccompli. Disons qu’il n’y a là qu’un prétexte pour Mathias Enard à nous faire rencontrer des écrivains, des poètes, des musiciens, des soldats, des espions, des peintres, des archéologues, à explorer tous ces chemins qui mènent à l’est, dans la direction qu’indique en son âme cette boussole obsessionnelle. Ces chemins-là ne s’empruntent pas sans qu’on ne se charge d’un lourd sac de nostalgie et de mélancolie. Car Franz, comme d’ailleurs Mathias Enard, est trop amoureux de l’Orient pour le regarder souffrir comme il souffre aujourd’hui. Pour supporter de voir les Syriens pris en étau entre deux tyrannies meurtrières ; pour accepter que des amis et des lieux aimés soient anéantis à jamais ; pour voir Palmyre, survivante depuis deux millénaires, dynamitée par des imbéciles ignares et malfaisants ; pour voir Téhéran asséchée de sa vitalité ; pour regarder, surtout, se dresser un peu plus haut chaque jour un mur d’incompréhension entre des cultures autrefois si entremêlées, un mur que fondent l’ignorance et la peur.

Cette nostalgie des êtres et des lieux, cette mélancolie face au désastre, suffirait-il de les dissoudre dans l’opium, cet autre rêve oriental, très présent dans Boussole ? Vous souvenez-vous de la scène finale du chef d’œuvre de Sergio Leone, Il était une fois en Amérique ? Noodles, le personnage joué par Robert De Niro, refuse de tuer Max, son ami d’enfance, un truand comme lui, devenu sénateur, qui l’a pourtant trahi et qu’il croyait mort par sa faute depuis trente-cinq ans. Si Noodles refuse, c’est par fidélité à l’ami que fut Max, par nostalgie de cette amitié inconditionnelle. Des images de leur jeunesse remontent à sa mémoire. Ensuite, par une ellipse d’une grande beauté, c’est un Noodles bien plus jeune que l’on voit entrer dans une fumerie d’opium du quartier chinois de New York. On le regarde s’installer, retirer son imperméable, se déchausser. L’employé chinois lui prépare la longue pipe. Noodles s’allonge, place l’opium au-dessus de la flamme d’une lampe et aspire longuement la fumée. Quelques instants plus tard, son visage s’éclaire d’un sourire d’enfant, un sourire d’un autre monde, hébété, dénué de toute ironie, de tout cynisme, le sourire d’un homme entré dans ses souvenirs heureux par la porte des visions opiacées.

Mathias Enard est comme Noodles : habité par une amitié qui ne se déconstruit pas, qui ne se peut trahir. Pour autant, de voir l’objet de son amitié s’autodétruire et laisser parler ses instinct meurtriers ne peut que rendre sombre. Car l’Orient de Mathias Enard n’est pas qu’une terre onirique et poétique. C’est aussi un univers perclus de tensions et de contradictions, violent, parfois brutal, injuste souvent et soumis par quelques-uns à une religion pervertie. Si Boussole est un grand livre nostalgique, c’est aussi parce qu’il contemple le rêve de sociétés orientales apaisées, dont il est peu probable que nous voyions l’avènement de notre vivant, autant que la possibilité d’une coexistence chaleureuse qui semble s’éloigner comme un navire emporté par les vents déchaînés d’une tempête incontrôlable.

L’opium en ses fumeries ne se rencontre plus de nos jours, alors peut-être Mathias Enard trouve-t-il quelque réconfort dans la littérature, celle qui transpire de chaque page de Boussole, par exemple, car il réalise ici un tour de force. Ce qu’il faut d’érudition pour nourrir un tel livre, qu’il s’agisse d’histoire, de sociologie, de musicologie, de linguistique, d’histoire de la littérature, en français, en allemand, en arabe, en persan, en espagnol, bref, cette incroyable somme de savoir, pourrait écraser sous son poids toute poésie, rendre illisible les mots les plus simples, éloigner le lecteur et l’exiler dans sa cellule d’ignorance. Bien des écrivains se frottant à un roman aussi ambitieux se gaveraient de documentation et ne régurgiteraient qu’un indigeste pensum. Mathias Enard donne tout le contraire : un livre généreux, riche comme une table de fête, intelligent et invitant le lecteur à partager son intelligence. Il y a quelque chose du repas de la fin du Ramadan : un moment de partage, joyeux malgré la fatigue et l’usure. C’est donc un livre d’amour. Amour de Franz pour Sarah. De Mathias pour l’Orient. Amour pour notre passé commun, si riche, si insoupçonné. Amour qu’il faut espérer communicatif : accrochons-nous au peu d’espoir qu’il reste. (P. M.)

PS : Soyons lucides : Boussole ne sera pas lu par celles et ceux qui tous les jours se répandent un peu partout, et d’abord anonymement sur les réseaux sociaux, en petites phrases racistes, en appel au rejet, quand ce n’est pas carrément en appel au meurtre. On peut au moins espérer que les apprentis sorciers, crétins patentés, politiques opportunistes et malodorants (coucou, Nadine Morano, Alain Destexhe et les copains) ou journalistes de fosse septique (coucou, Sudpresse), en entendront un peu parler quand, à coup sûr, Mathias Enard se retrouvera en bonne position pour obtenir un prix littéraire prestigieux. En attendant, n’hésitons pas à leur en communiquer quelques citations comme celle-ci : « Le monde a besoin de diversité, de diasporas. » Il y en a beaucoup d’autres. De quoi noyer plus d’un compte Twitter.

Print Friendly, PDF & Email

Détroit : pas d’accord pour crever

Détroit : pas d’accocouv_3026.pngrd pour crever, de GEORGAKAS D. et SURKIN M.

En publiant pour la première fois en français ce classique de l’histoire des luttes ouvrières en Amérique, les éditions Agone nous permettent d’accéder à un pan très important de l’histoire ouvrière, sociale et révolutionnaire des États-Unis, une histoire riche et passionnante, en elle-même, et instructive en tant qu’elle apporte un éclairage singulier sur le développement de nos sociétés capitalistes depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale.

Détroit : pas d’accord pour crever, dont la première édition en anglais date de 1975, raconte l’histoire des luttes des ouvriers noirs américains, à Détroit, entre 1967 et 1974. Il s’agit plus spécifiquement, pour les auteurs, de retracer l’émergence puis le déclin du mouvement de la Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires, organisation militante dont l’expérience nous « offre un savoir précieux sur les écueils à éviter, les stratégies à déployer et les risques à prendre » dans le rapport de force qui oppose les travailleurs aux dirigeants.

Détroit en 1970, c’était 2 millions d’habitants, 250000 ouvriers noirs, une ville qui devait sa prospérité au développement de l’industrie automobile ­— Motortown abritait le siège des Trois Grands : Général Motors (l’entreprise manufacturière la plus importante au monde), Ford et Chrysler. Mais, Détroit, c’était aussi le record d’homicides et de violence aux Etats-Unis. Les promesses de meilleure intégration faites aux Noirs après la seconde guerre mondiale ne furent pas tenues. Les années 1960 connurent le développement des mouvements noirs (Martin Luther King, Black Panther Party, etc.) et les émeutes qui les accompagnaient. Une des plus étendues et des plus coûteuses éclata à Détroit en 1967 : la « Grande rébellion ».

La Ligue des travailleurs noirs révolutionnaires fut créée dans la foulée de la Grande rébellion. Son objectif était de mobiliser les travailleurs noirs afin d’améliorer leur condition de vie. L’industrie automobile accentuait alors la précarisation de l’emploi (automatisation abusive qui « justifiait » les réductions de personnel) pour une maximalisation des profits (augmentation des cadences au détriment de la qualité des produits). Les conditions matérielles de travail empiraient : usines bruyantes, insalubres, dangereuses. Les Noirs, particulièrement, souffraient de ces conditions, subissant une discrimination raciale aussi dure que dans les états du sud, discrimination qui se marquait notamment par leur exclusion des emplois qualifiés.

L’ambition de la Ligue était de forger une nouvelle conscience de masse des ouvriers noirs en vue de fonder une nouvelle société. Elle accordait ainsi un rôle important à l’éducation. La Ligue mit en place des clubs de lecture. Elle se lança dans la réalisation de films : Finally got the news, réalisé en partie par les ouvriers eux-mêmes, à l’instar de ce que faisaient les groupes Medvedkine en France, à la même époque. Elle créa son propre journal (l’Inner City Voice) et prit le contrôle du South End (tirage de 18000 exemplaires par jour), journal étudiant qu’elle transforma en un porte-parole pour les révolutionnaires noirs et blancs. Outre les dénonciations des conditions de vie et de travail dans les usines, l’ICV ou le South End relayaient, dans un format populaire et attrayant, les idées révolutionnaires sur l’actualité locale, nationale et internationale (Malcolm X, Che Guevara ou Le roi Jones). Une de leur stratégie consistait à relier au monde les problématiques qui concernaient spécifiquement les ouvriers : l’argent investi dans la guerre du Vietnam plutôt que dans les usines faisait qu’un nombre encore plus important d’ouvriers que de soldats mourrait chaque année. (O. V.)

En collaboration avec l’ASBL UrbAgora :
Rencontre exceptionnelle avec Marvin Surkin le 30 septembre 2015, à Livre aux Trésors, à 18h30!

 

Print Friendly, PDF & Email

De la littérature dans le moteur

surequipee courtoisBien, je vous raconte un peu ma vie. J’ai une voiture. Tout le confort moderne. Sensuelle. Volant recouvert d’un cuir racé et doux sous la paume. On se parle, elle et moi : Bluetooth. Quand mon téléphone sonne, je lui demande de décrocher et elle me passe la communication sans que j’aie à lever le petit doigt. Elle connaît tout de la météo, la circulation, l’emplacement des stations d’essence et des restaurants. Elle me dit quand elle a soif. Je l’aime beaucoup. Parfois je repense à la Toyota de mes parents quand j’étais enfant. Intérieur en skaï noir. Pas de ceinture à l’arrière. Pour les longs voyages, nous emportions un poste de radio avec nous. Je passais l’antenne par la fenêtre entrouverte et il fallait chercher la bonne fréquence au rythme des régions traversées.

Et aujourd’hui, il me suffit de lui dire à haute voix le titre du morceau que je veux écouter, et elle le joue.

Souvent j’essaie de lui faire plaisir. Elle aime les belles choses. Ses goût musicaux sont très sûrs, quant à ses affinités littéraires, elles font ma joie. J’ai pu constater que certains livres lus par de bons acteurs améliorent ses performances sur autoroute. Récemment, j’ai tenu à lui faire un petit cadeau. Je lui ai offert Suréquipée, le nouveau roman de Grégoire Courtois. Nous avions devant nous deux heures de route. Je me suis enfoncé dans son fauteuil, après avoir branché le cruise control sur l’agréable vitesse de cent vingt kilomètres à l’heure, et je lui ai dit écoute ça ma jolie, ça va te plaire ! Grégoire Courtois prend date ! Il parle pour dans cent ans ! Dans Suréquipée, à la fin du vingt-et-unième siècle, le génie génétique a trouvé les moyens de construire, ou plutôt de faire naître des voitures dont tous les composants sont issus du monde animal. Cette voiture organique n’a pas de pare-brise mais une cornée. Pas de carrosserie mais des muscles, de la peau et du pelage. Pas de roues : des pattes ! Ainsi de cette Renault BlackJag qui occupe le roman de toute son intrigante animalité. Autrefois prototype, exhibée de foires en conférences de presse, elle est aujourd’hui le seul témoin de la disparition de son propriétaire. A ce titre, les nombreux enregistrements, fruits des multiples capteurs (d’origine animale, n’oublie pas) dont elle est équipée, sont recueillis pour le bien de l’enquête, verbalisés par l’intermédiaire d’une autre machine, car toute perfectionnée qu’elle soit, son concepteur ne l’a pas dotée d’un langage articulé.

Tu l’as compris, ma germanique automobile à la cylindrée si sexy : ce récit de Grégoire Courtois est l’occasion de chatouiller nos conceptions du désir, de la conscience, de l’animalité en nous et de l’humanité que nous projetons sur les choses que nous possédons (quand elles ne nous possèdent pas, pris que nous sommes dans l’étreinte du crédit à la consommation) ; l’occasion d’interroger notre soif de technologie, notre fascination morbide et inconditionnelle pour des géhennes à obsolescence programmée (ah ! le ridicule qui s’empare de nous devant chaque nouvelle saillie téléphonique d’une marque pommelée) ; l’occasion aussi de rappeler notre complaisance éternelle envers les apprentis sorciers qui préfèreront toujours le profit à l’éthique. Et tout cela sous la plume réjouissante de Grégoire Courtois, qu’on imagine écrire sans jamais se départir d’un demi-sourire narquois. Car non seulement l’auteur joue à la perfection d’effets de suspense et de tension, puisant la vigueur de son texte dans un bouillonnement mêlant habilement polar, anticipation et récit intime, le tout servi par une langue impeccable, mais il distille ce qu’il faut d’humour caustique et mordant pour que le lecteur n’oublie jamais que c’est de lui et de ses travers que parle Suréquipée.

Comme nous avons ri en imaginant ce monde à venir où la voiture deviendrait presque une personne, et où les hommes tomberaient pour ainsi dire amoureux de leurs machines ! C’est la littérature qu’elle aime ! J’ai bien senti sa reconnaissance. Lorsque j’eus lu la dernière phrase, il me sembla que le moteur tournait mieux, que les gaz s’échappaient harmonieusement, et nous fîmes un créneau parfait. J’ai laissé Suréquipée dans la boîte à gants. Je sens que ce livre nous fait du bien. (P.M.)

Print Friendly, PDF & Email

L’art de mener une vie déréglée et poétique

actes_sud_babel_poche_-_marcher_-_ou_l_art_de_mener_une_vie_d_r_gl_e_et_po_tique_tomas_espedal_Alors, voici un livre (de plus) sur la marche, cette activité auréolée d’une dimension bien dans l’air du temps : la purification de soi. La marche comme démarche quasi hygiénique, comme formation procurant, au contact de Mère Nature, sagesse, liberté et redécouverte de son moi authentique. Sauf qu’ici, le sous-titre entre parenthèses annonce d’emblée d’autres nuances : il s’agira de la marche comme art de mener une vie déréglée et poétique.

Tomas Espedal, ancien boxeur, est écrivain. Il écrit des livres largement autobiographiques, une sorte d’autofiction norvégienne (comme son ami Karl Ove Knausgaard). Un beau jour, Tomas prend la route et part sans se retourner. Quitte-t-il sa femme, ses amis, sa famille ? Rêve-t-il de disparaître, de quitter son moi, de devenir autre ? Ce n’est pas clair, mais peu importe. Il est heureux, car il marche. Il marche sur la piste ouverte, celle de la marche pour elle-même, sans but, chère à D.H. Lawrence.

Sur la piste ouverte, Tomas emporte avec lui La Nouvelle Héloïse, de Rousseau, le premier écrivain à avoir réfléchi à ce que marcher veut dire. Pour Rousseau, la marche stimule la pensée, renforce la santé. Mais, la marche peut également meurtrir le corps et l’esprit : Hölderlin en témoigne, ainsi que de l’accablement dans lequel ses pérégrinations l’ont plongé.

Tomas imagine faire de la marche son métier. Un métier solitaire — comme l’écriture[1]. Profession : vagabond, sans-logis, va-nu-pieds. Loin de l’image idyllique du flâneur romantique anglais, il existe des promeneurs par nécessité, ceux que la misère jette sur les routes. Le poète Wordsworth et sa sœur Dorothy leur ont magnifiquement rendu hommage.

Lors de son périple, Tomas glisse ses pas dans ceux d’Erik Satie, en banlieue parisienne. Il refait la promenade ponctuée de nombreuses haltes dans des troquets où s’enivrait le musicien, où il puisait ses idées. Il reprend la route de Rimbaud, entre Charleville et Paris, et s’arrête, pour une soirée, dans un bar en contrebas de la place Pigalle où il fait la rencontre — une étincelle de fraternité — d’une prostituée ukrainienne.

La marche peut s’avérer rude, longue et épuisante. Alors, il est le bienvenu, l’ami qui nous accompagne, qui nous soutient, qui passe devant pour indiquer le chemin. Tomas sillonne les routes et les chemins de Grèce et de Turquie avec son ami Narve. La promenade solitaire se transforme en trip amical. On partage une clope, une bouteille de whisky pour lutter contre la peur de la nuit et des bruits, à la belle étoile, dans les montagnes de Cappadoce. Narve et Tomas, ces deux-là nous font penser à Nicolas Bouvier et son ami Thierry Vernet.

Et, c’est bien là que réside la beauté ultime de ce livre : comme L’usage du monde, comme Côme, de l’auteur serbe Valjarevic, Marcher (ou l’art de mener une vie déréglée et poétique) offre au lecteur la conviction d’avoir trouvé un compagnon de route, un ami bienveillant, un ami en littérature, que l’on a accompagné le temps d’une lecture, et qui nous accompagnera longtemps encore. (O. V.)

 

[1] Lire à ce propos La solitude est sainte de William Hazlitt, écrivain et critique littéraire anglais (1778-1830), cité par Espedal et évoqué par notre collègue Philippe dans l’émission Temps de pause, sur Musiq 3, le 24 octobre 2014.

Print Friendly, PDF & Email

Au Royaume des Morts Chevillard est roi

Puvoirs_N° 119Écoutez, Éric Chevillard, ça suffit maintenant. Ça va bien comme ça, hein! A peine refermé votre dernier roman, Juste ciel, je me suis dit « Ah le salaud! La mort! Comment ose-t-il? Encore, la mort, ce ne serait rien, enfin pas grand chose, l’instant lui-même où l’on passe, mais l’après! Le moment juste après! L’éternité, nom de dieu! Le salaud! C’est qu’il ironise sur nos doutes et nos peurs! Ça c’est vache, Chevillard! » Alors je vous le dis franchement, Éric Chevillard, pour qui vous prenez-vous? Déjà, lors de votre précédent roman, Le Désordre Azerty, vous n’aviez dupé personne. C’est bien de vous qu’il s’agissait, vous zieutant dans le miroir. On vous découvrait narcissique. Mais là, vous attaquer à la mort, un sujet qui a de réelles chances de concerner la plus grande part de l’humanité (par prudence scientifique, admettons l’idée que vivent peut-être déjà les humains dont les organes seront infiniment remplacés un par un comme vis et boulons), le sujet père de tous les sujets, l’angoisse mère de toutes les angoisses, dites-donc, Éric Chevillard, mais vous êtes carrément prétentieux! Ah ça! Vous n’avez pas l’élégance d’un Jean d’Ormesson, qui trimballe ses valises dans une interminable tournée d’adieu et de remerciements! Il vous faut du plus corsé, n’est-ce pas? Donner un grand coup de pied dans la porte et vous projeter sans honte dans l’au-delà! Imaginez-vous, Éric Chevillard, les tourments que votre ironie inflige à vos lecteurs, ces pauvres âmes déchristianisées ne croyant plus à rien, certainement pas à la persistance de l’âme, moins encore à la transsubstantiation, et qui sont bien incapables d’imaginer quoique ce soit de rassurant pour rendre supportable l’idée de n’être plus? Non, à l’évidence! Ah bon sang, Éric Chevillard, faut-il que vous ayez fouillé crapuleusement le fond de l’esprit de vos contemporains pour rire avec tant de joie mauvaise de toutes ces questions qui occupent leurs pensées? Que ressent-on après? Qu’est-on? Retrouvons-nous ceux que l’on a connus? Les cons aussi? Sont-ils toujours cons? Peut-on interagir avec les vivants? Apprend-on tout ce qu’il y a à savoir? Peut-on poser des réclamations et obtenir des dédommagements? C’est quoi ces conneries? Qui est derrière tout cela? Et pourquoi? Est-ce qu’on s’amuse au moins? Je vous avoue, Éric Chevillard, que j’eusse aimé, tant qu’à faire, vous voir donner des réponses à quelques autres questions: trouve-t-on une bonne bière à la pression servie décemment? D’autres planètes sont-elles habitées et se retrouve-t-on tous dans une grande party pan-planétaire? Mais à tous les coups, vous y auriez planté les crocs aiguisés de votre humour si particulier, votre humour qui n’en pense pas moins. Cette façon de tirer un calot caustique puis de tourner les talons en sifflotant! Ah, salaud!

Et comme si cela ne suffisait pas, il vous faut mener votre entreprise de sape avec cette manière de perfection littéraire qui énervera au plus haut point nombre de vos confrères pisse-copie. Vous vous permettez des figures littéraires, l’air de ne pas y toucher! Un zeugme, Éric Chevillard! Et sans esbroufe, encore! Et pas une phrase bancale. Aucun mot superflu. Et de la recherche, des trouvailles qui mettent des fourmis dans les jambes! Vous me direz que lorsque tout est mort, il faut que reste encore le plaisir de la langue, qu’il perdure comme le goût d’un bon vin long en bouche. Vous vous y entendez pour nous régaler, il faut le reconnaître. Je ne doute pas que cela sera porté à votre crédit quand vous serez présenté à votre Juge. Vous en êtes conscient, d’ailleurs, en témoigne le sort réservé à votre personnage Albert Moindre. Je vous cite:

« – Un alexandrin à la fin du XXe siècle, vous vous moquez de qui?
– Quel sera mon châtiment?
– Vous allez souffrir.
– Impossible. Je suis parfaitement insensible, désormais.
– La résurrection des corps, cela vous dit quelque chose?
– …
– Votre système nerveux vous sera rendu d’abord. »

En vous lisant je me disais « Toi mon bonhomme – oui, souffrez Éric Chevillard, que dans notre intimité, moi qui vous lis avec compulsion depuis si longtemps, il m’arrive de vous tutoyer – toi mon bonhomme, il te pend au nez, le Dictionnaire Amoureux de l’Eschatologie que ne manquera pas de te commander l’un ou l’autre éditeur. Et tu l’auras bien cherché! ». Votre chance est d’être publié par les éditions de Minuit. Bien d’autres éditeurs auraient affublé votre livre d’un bandeau portant le slogan « Un roman jubilatoire! ». Vous y échappez, mais quel sera le prix de notre jubilation, Éric Chevillard? Dans quelle expérience humaine allez-vous désormais planter vos ironiques banderilles, maintenant que vous êtes revenu de la mort elle-même? Tenez, prenez Emmanuel Carrère. De livre en livre un sujet plus fort. Une marche de plus pour s’élever vers la Grandeur. Jusqu’à Jésus et Saint-Paul. On sent bien qu’il va plafonner. Mais vous! Allez, je ne me fais pas d’inquiétude. Vous m’avez épaté si souvent. J’attends la suite. Vous êtes non-mort.

J’en termine, Éric Chevillard. Je vous l’ai dit, ça suffit, maintenant! Vous tuez le métier de libraire! Avec votre Juste ciel, vous nous faites rire, et l’on sent pourtant que vous aussi, vous avez beau faire le malin, elles vous angoissent un peu ces questions! Il y a du doux-amer dans votre corrosivité. Vous touchez à l’essentiel et nous faites marrer dans le même mouvement. C’est trop. Vous tuez le métier de libraire parce qu’il est bien difficile de conseiller d’autres livres que le vôtre, désormais! Je ne peux quand même pas vivre exclusivement sur vos ventes et celles de Savitzkaya! Merde! Je vous mets en demeure: soyez moins bon la prochaine fois. (P. M.)

Print Friendly, PDF & Email

Le fraudeur est un génie : Eugène Savitzkaya

savitzkayaCertains écrivains poussent à l’écriture comme par réaction. Est-ce que l’on veuille se confronter à eux, parce que pétris de prétention, nous pensons pouvoir faire meilleur usage des mots ? D’autres imposent la contention, tant semble mystérieuse et inégalable leur langue. Eugène Savitzkaya me fait cet effet et pour rendre compte de son nouveau roman, le silence est une tentation. Un regard appuyé suffirait, qui dirait prenez-le, lisez-le, il n’y a rien à en dire sans risquer d’en diminuer la force et d’en altérer la beauté, comme l’énigme des fresques de Piero della Francesca résiste au verbe rendu impuissant par leur simplicité et leur évidence.

Mais faisons notre métier.

Le nouveau roman de Savitzkaya, Fraudeur (paru aux Éditions de Minuit), revient fouiller dans la mémoire du fou cher à l’auteur, son double, lui-même sans doute. On le retrouve grand enfant, quatorze ou quinze ans. La nature estivale est à son zénith. Pendant que le jeune garçon explore ce monde efflorescent, sa mère semble vaciller psychologiquement. Il est occupé par chaque atome de cette nature qui l’entoure, dans ce monde aujourd’hui disparu d’avant l’agriculture industrielle, d’avant la destruction des paysages et l’urbanisation des villages. La vie du garçon est toute entière faite de perceptions et de sensations, sur lesquelles il pose des mots exacts comme des bornes qui en étendent sans cesse les limites. Qu’il s’agisse de la Hesbaye de son enfance ou de l’Ukraine maternelle, c’est affaire de territoires, entraperçus (comme l’entre-cuisses de la première femme désirée) ou explorés et conquis par la langue. Cette langue d’Eugène Savitzkaya excède mon territoire et me jette en zone d’inconfort, met le feu à mes sens, me laissant pantois. Elle m’exile au sein de mon propre langage comme si je ne l’avais jamais parlé et me rend étrange mon propre pays comme si je ne l’avais jamais habité. Elle est le lieu d’un combat pied à pied avec la perception et les souvenirs, une lutte pour rendre compte des parfums et des couleurs, des goûts et des nuances infinies que contient le monde. Une lutte pour reconstruire un passé désormais lointain en lui donnant un « corps lexical » irréfutable de précision, manière d’en capter la présence fugace avant que s’estompe son évocation.

Un livre de Savitzkaya est comme un bloc de schiste. On le saisit pensant tenir une concrétion minérale compacte qui à peine en nos mains s’effrite en mille lamelles coupantes, fines et fragiles qui glissent entre les doigts. On voudrait les retenir ; elles nous échappent, parce que chaque phrase ouvre une brèche dans notre univers, parle de fruits, de foin, de bouleau, de lapins, de jars, de cygnes, de la Belgique et de l’Ukraine, de noisettes, d’argile, de chaussures en toile, d’aubépines, de purin, de bains à l’ortie et de reines-claudes ; en parle d’une manière jamais dite, et tout semble neuf. Les mots sont pointilleux. On peut souvent appeler le dictionnaire, ou bien s’y perdre. Joie de m’abandonner au mystère de cette langue que je crois maîtriser alors que, pauvre créature ignorante, je ne fais qu’en frôler l’épiderme. Il faut lire et relire, y revenir encore, pour en sucer le sens comme la moelle de l’os.

Dans l’épaisse forêt des mots que Savitzkaya plante pour transcrire les odeurs, les goûts et les émotions de cette enfance, le lecteur cheminant, attentif aux sentes buissonnières, trouvera une nue clairière, aride et sèche où rien ne pousse. Car quand vient le moment de dire la scène terrible de la mère qu’emmène une ambulance à la demande du père – cet homme prisonnier du matérialisme oppressant de la mine et de la houille, qui ne comprend plus et prend peur devant sa femme perdant pied – alors il n’est plus de mots, la phrase s’assèche, devient un bruit blanc, un trou béant au cœur du livre. Alors on comprend que la plus grande fraude est celle qui consiste à rétablir dans ses infinies nuances un monde heureux, par la débauche de la langue, pour parvenir à glisser en son cœur l’indicible noyau, le caillou aux arêtes coupantes, ce moment où s’effondre la langue devant la douleur intime que ressent l’enfant aux pieds de la douleur de sa mère. La fraude, c’est dissimuler ce moment d’une violence extrême dans une nature chatoyante, à défaut de l’y dissoudre. Frauder, c’est alors tenter de vivre malgré cela, au-delà de cela. Tenter de comprendre l’histoire qui mène à ce moment-là qui est une frontière, pour mieux la contourner, pour passer en douce de l’autre côté, et mener sa vie.

Il faut tout le génie d’Eugène Savitzkaya, je dis bien le génie, pour transformer la langue en chemins de contrebande. Fraudeur est une œuvre majeure de ce début de siècle. Mais discrète et fuyante. Mais insaisissable au premier regard. Un œuvre qui fraude pour éviter son statut. Que faire d’autre que la suivre sur ces chemins-là pour voir où elle nous mènera ? (P.M.)

Print Friendly, PDF & Email

Notre Prix Mémorable 2015 va à Scènes de ma vie, de Franz Michael Felder, éditions Verdier

memorable felder 2015Le Prix Mémorable est décerné une fois par an, en janvier, par notre groupement de librairies Initiales. La librairie indépendante connaît l’histoire littéraire, la librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur.

Scènes de ma vie, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, est le récit autobiographique de la formation d’un jeune vacher à la destinée extraordinaire.

« Je suis venu au monde le treize mai de l’an 1839, entre six et sept heures du matin, à Schoppernau, village le plus reculé des profondeurs du Bregenzerwald. Sous quels signes célestes, dans quel quartier de lune, mon père ne l’a pas noté. Mais en tous cas il devait faire beau, car on pressait nos journaliers de commencer enfin les premiers travaux des champs et d’épandre le fumier dans nos prés. »

Tout est présent dans ce premier paragraphe. Franz Michael Felder naît dans une région et à une époque où il est possible d’avoir à la fois les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles. La nature parle encore aux paysans et dit au père de Franz Michael que son fils ne suivra probablement pas le même chemin que les autres enfants du village. La prophétie se réalise bien vite quand le tout jeune Franz Michaël perd son œil gauche, alors que tous les espoirs (et les économies) de la famille avaient été placés dans le talent d’un médecin, charlatan et alcoolique, qui devait lui soigner l’œil droit… S’ensuit pour Franz Michael, à la fois incroyablement casse-cou et aux pensées extrêmement profondes, une enfance entre normalité et bizarrerie. La lecture forme sa sensibilité tout autant que la compagnie des bêtes. Il pense un temps devenir vétérinaire, mais c’est finalement dans l’écriture qu’il trouvera sa vocation. « L’homme intègre et de bonne volonté qui écrit au sein du peuple, et pour le peuple, non pour l’argent, celui-là accomplira bien plus de choses qu’un curé », lui apprit le vétérinaire.
C’est ce que réussira ce grand homme que fut, malgré sa courte vie, Franz Michael Felder. Il parvient à donner à ces « vies minuscules » toute la dignité qu’elles méritent. Par ailleurs, comme le souligne Peter Handke dans sa préface, il nous « explique notre propre enfance ». En lisant ces histoires du passé, notre présent s’éclaire. La langue de Felder est riche de toutes les strates de ses lectures : parfois sentencieuse comme les almanachs qu’il aimait lire en famille, parfois très formelle, comme les journaux qu’il adore lire et raconter autour de lui. On sent aussi l’influence de ses lectures religieuses. En effet, jusqu’à son adolescence, Franz Michael aura pour prescripteur et bibliothécaire le curé du village.
La cerise sur la sachertorte, c’est la traduction d’Olivier Le Lay, déjà responsable d’avoir rendu la voix à Franz Biberkopf dans sa nouvelle traduction de Berlin Alexanderplatz, et qui nous permet de ressentir si justement ce texte qui met une langue sublime au service d’une écriture dépouillée. (C.N.)
Print Friendly, PDF & Email

Une histoire de la violence

orphelins de dieuAu moment de mettre par écrit quelques arguments pour dire tout le bien qu’on pense du dernier livre de Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, les journaux font leurs gros titres des atrocités commises en Irak par quelques fanatiques assoiffés de sang. La même violence extrême de la lame qui tranche les chairs est au cœur de ce grand roman d’une Corse écrasée de misère au premier tiers du dix-neuvième siècle. Avec Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli – qui en connaît manifestement les codes – a écrit un authentique western, transposé dans le décor sauvage de cette île singulière, dans lequel ses personnages accomplissent leur destin tragique, prisonniers sans remise de peine des conséquences fatales de leurs choix et d’une certaine idée de leur devoir.

Parce que des bandits ont coupé la langue de son frère et lacéré son visage, une jeune fille rongée de haine met son désir de vengeance dans les mains d’un terrible assassin. Dans cette Corse rurale et immuable, dont la vie inchangée depuis des siècles est propice aux peurs légendaires, villageois et paysans nomment l’Infernu cet homme dont le mythe est nourri par d’innombrables méfaits. L’épopée du tueur sans pitié, vieillissant et malade, dont le temps s’amenuise désormais et de la jeune fille au corps trop frêle pour contenir toute sa colère est l’occasion pour Marc Biancarelli d’évoquer les révoltes qui ont enflammé la Corse à l’époque où l’armée impériale enrôlait par la force les jeunes hommes, dans un déchaînement de cruauté, laissant l’île démembrée, sans autre avenir que la faim et l’asservissement.

Il y a dans Orphelins de Dieu beaucoup de sang versé, mais sans complaisance ni gratuité, et si leur évocation fait frémir, les souffrances infligées ne s’offrent pas à la contemplation. Elles sont un fleuve dont il faut trouver la source, cachée dans les méandres d’une histoire où peines, outrages, traditions, idéaux et terreur sont entremêlés. La violence révulse mais résiste pourtant aux jugements hâtifs, d’autant que la langue de Marc Biancarelli se fait souvent très habile pour dire avec un égal détachement l’oppression et la révolte, le crime et la vengeance, la justice et le dévoiement. A nous seuls de savoir qu’en penser.

Aux lecteurs lointains que nous sommes, Orphelins de Dieu donne la substance, la moelle de la Corse d’aujourd’hui, sans jamais nous demander d’absoudre ses dérives. Parlant de la Corse, Marc Biancarelli touche au drame universel de l’enchaînement des humiliations réciproques lavées dans le sang. Quand il devient difficile de comprendre le déchaînement insensé des armes et que l’odeur du sang empuante la planète entière, quand il est difficile de s’affranchir d’une conception élémentaire du Bien et du Mal, il est bon de lire des textes qui disent avec justesse que la folie sanguinaire, toute insensée et sans issue qu’elle soit, ne naît pas par génération spontanée.

Rencontre avec Marc Biancarelli mercredi 5 novembre 2014 à 18h30.

Print Friendly, PDF & Email

« L’arbre d’or », de John Vaillant et « La scierie », récit anonyme : deux livres qui envoient du bois.

« L’arbre d’or », de John Vaillant et « La scierie », récit anonyme : deux livres qui envoient du bois.

En écho aux 36 oliviers exposés sur l’esplanade Saint Léonard, à Liège, dans le cadre du projet DESRACINES.

Mardi 8 juillet, je crois halluciner en voyant 36 oliviers morts qui volent dans le ciel gris de Liège. Mais je ne suis pas seule. Cette hallucination collective, nous la devons au projet DESRACINES. Les Belges peuvent désormais acquérir des oliviers espagnols séculaires, voire millénaires qui ne sont plus adaptés à une exploitation mécanisée. Déracinés, puis transportés pour venir passer une courte retraite dans nos jardins, il n’aura pas fallu longtemps pour les voir mourir, l’olivier espagnol n’étant pas plus adapté au sol belge qu’un oranger sur le sol irlandais…

La vision de ces 36 oliviers morts a fait directement écho en moi à deux lectures saisissantes de ce dernier mois.

Il y eut d’abord la lecture de « L’arbre d’or » de John Vaillant, paru en avril 2014 chez Noir sur Blanc. Collaborateur au National Geographic et au New Yorker, John Vaillant s’intéresse ici au destin très étrange d’un bûcheron de Colombie-Britanique qui, un soir de l’hiver 1997, abat SEUL un arbre vieux de 300 ans, haut de 50 mètres et entièrement recouvert d’épines dorées. Ce geste à priori totalement irrationnel se veut pourtant un geste désespéré pour alerter l’opinion publique sur la déforestation de la Colombie-Britannique, sur la côte Ouest du Canada. John Vaillant va rendre compte d’une manière très vivante de la difficulté à analyser cet acte. Il lui faut déjà retracer l’histoire de l’exploitation des forêts dans cette région reculée où subsiste encore l’essentiel des forêts primaires tempérées.

Parallèlement à l’histoire de l’exploitation forestière qui constitue la base de l’économie de cette province, John Vaillant fait un remarquable travail d’anthropologue en nous parlant des habitants de cette région : le peuple d’amérindiens Haïdas. Ces derniers donnent un caractère sacré à l’arbre d’or détruit par Grant Hadwin. La perte de cet arbre est un véritable traumatisme pour eux.

Une troisième catégorie de personnes est étudiée plus particulièrement dans ce livre : il s’agit des bûcherons. John Vaillant rappelle, page 118 : « Le déboisement est le préalable à la vie telle que nous la connaissons. Avant toute chose, il faut que les arbres disparaissent. ». C’est dire l’importance du bûcheron, « l’éclaireur de la civilisation ». Pourtant, c’est aussi un parangon de violence et d’ambiguïté.

Ces univers, très différents, sont analysés avec le même regard aiguisé, la même précision par John Vaillant, qui possède aussi un réel talent de conteur. Et la forêt de ce conte contemporain est une forêt aussi passionnante qu’effrayante.

L’autre livre qui a capté mon attention ce mois-ci est un récit anonyme intitulé « La scierie » et publié par les éditions Héros-Limite. Pierre Gripari, dans sa préface au récit, rappelle que les chefs d’œuvre sont souvent des œuvres méchantes. Le narrateur de ce récit nous raconte comment deux ans passés dans deux scieries différentes vont l’amener à devenir un homme méchant.

Dans la première scierie, c’est la bêtise de son collègue Bibi associée à l’incompétence du patron qui vont le pousser à devenir un travailleur dangereux pour lui et pour les autres. Dans cette première partie du récit, on est bien loin de tous les récits sur le travail que l’on avait pu lire jusqu’à maintenant : point de franche camaraderie, aucune alliance des ouvriers contre leur patron et nul trace d’idéal politique. Cependant, il nous arrive de rire jaune très souvent. Le narrateur égratigne tout sur son passage, c’est un texte écrit à la kalachnikov et qui ne fait pas dans la demi-mesure : « La vie continue. En plein hiver, par tous les temps, je pars à un boulot qui me désespère, avec une bande de cons et de salauds. » .

La deuxième partie nous présente une autre face de cet univers impitoyable. Le narrateur est repéré par son deuxième contremaître pour l’aider à monter en 3 semaines et à trois travailleurs, une scierie. L’entreprise est extrêmement risquée, mais si elle réussit, pourrait apporter l’indépendance à son jeune patron et un meilleur salaire au narrateur. Ils se lancent donc dans l’aventure, y jetant jusqu’à leur dernières forces. Ces pages exultent tout autant une virilité tout en muscle et en transpiration, qu’un effroi grandissant à mesure que le narrateur aperçoit (enfin !) ses limites physiques.

« La scierie » est un texte qui se lit dans un seul souffle et qui nous laisse KO. C’est encore une autre facette peu reluisante de l’exploitation de nos forêts qui est abordée, mais une facette écrite avec style et éditée d’une si belle façon que notre réseau de librairies Initiales en a fait son Prix Mémorable.

Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de patrons de scierie, je croyais avoir échappé à la lignée familiale en devenant libraire, jusqu’à ce que je lise ces quelques chiffres qui terminent le livre « L’arbre d’or » : « Il faut environ 20 stères de bois pour fabriquer 10 000 exemplaires d’un livre de taille moyenne, à quoi il faut ajouter 450 000 litres d’eau et 230 millions de BTU d’énergie. ».

« Soumise à un examen attentif, la vie de n’importe lequel d’entre nous révélera de grosses incohérences. », « L’Arbre d’or » (p.289).

A méditer…

Des liens pour en savoir plus :

http://www.heros-limite.com/

http://www.initiales.org/Prix-Memorable-2013.html

http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr/

http://desracines.be/

http://www.yiquan78.org/postures.htm

 

 

 

Print Friendly, PDF & Email

« J’ai de la sympathie pour les gens malheureux. »

Edouard Levé a commencé sa vie d’artiste par peindre des œuvres conceptuelles qu’il a un temps exposées, puis finalement brulées. Il s’est alors tourné vers la photographie, conceptuelle aussi, parcourant les états-Unis à la recherche de villes homonymes de villes d’autres pays telles que Florence, Rome, Bagdad ou Versailles. Un livre reprend les photographies qu’il a prises dans une commune française nommée « Angoisse ». Il a aussi écrit deux textes, au moins, qui sont proprement saisissants : Autoportrait et Suicide (Folio, 2009).

C’est lors d’un séjour aux Etats-Unis qu’Autoportrait est écrit. Pendant trois mois, Edouard Levé prend des photos le jour, et le soir, dans sa chambre de motel, il décoche, comme des flèches, ces 1400 phrases qui dressent un portait de lui. A la manière de Je me souviens de Perec, les phrases se succèdent sans suite logique, brèves le plus souvent, passant du coq à l’âne à un rythme effréné qui donne parfois le vertige. Certaines sont, le plus simplement du monde, descriptives ; d’autres s’apparentent à des maximes. Tout est vrai (« Tout ce que j’écris est vrai, mais qu’importe ? »).

Le portrait prend forme, au fil du texte, quand des répétitions révèlent, non sans un certain humour, les goûts, les fantasmes ou les obsessions de l’auteur. On est un peu surpris de voir apparaître à plusieurs reprises la télévision (« sans le son »), la moto, les Levi’s 501 ou la Bible. On perçoit l’importance des noms, des corps (« Ce sont les noms qui m’attirent vers les lieux, mais ce sont les corps qui m’attirent vers les gens. » ; « Raymond Poulidor est un des noms les moins sexy que je connaisse. »). On apprend le rôle primordial joué, dans sa vie, par la littérature et la photographie (« J’ai appris seul ce qui m’importe le plus : écrire et photographier. »). On devine que l’amour, le sexe et l’amitié comptaient beaucoup (« Je pardonnerais à une femme de m’avoir trompé si l’autre est mieux que moi » ; «  Je serais très ému qu’un ami me dise qu’il m’aime, y compris si c’est par amour plutôt que par amitié »). Mais on comprend que l’ennui et la mort tapie aux quatre coins du texte auront inévitablement le dernier mot (« Je préfère m’ennuyer seul qu’à deux. » ; « Mis à part la religion et le sexe, je pourrais vivre comme un moine. » ; « Quand je suis heureux, j’ai peur de mourir, quand je suis malheureux, j’ai peur de ne pas mourir. » ; « Je plaisante avec la mort. Je ne m’aime pas. Je ne me déteste pas. Je n’oublie pas d’oublier. »).

Edouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007. Jetez-donc un œil à ses photos, lisez ses textes et ses fragments recueillis dans Autoportrait, vous apprécierez l’artiste original et l’homme singulièrement attachant qu’il était.

Print Friendly, PDF & Email