lahrer_plat1_2Attendez, nous allons parler de littérature, mais d’abord, un préambule.

J’ai rencontré Erwan Larher en janvier 2015 dans une librairie parisienne amie, à l’occasion d’une remise de prix. Je ne le connaissais pas, n’avais lu aucun de ses livres. Il ne s’en est pas formalisé. Il suffit parfois d’une heure à discuter autour d’un mauvais vin pour, d’emblée, trouver un type sympathique. Avec qui on peut, dès la deuxième phrase échangée, y aller d’une vanne brutale, de celles qu’on ne se permet pas toujours avec de vieux amis. Un bon mot pour lequel on tuerait, comme on dit. De l’humour très noir. Et lui de répondre sur le même ton.

Juste une heure, quelques verres, quelques vannes. Un type dont on se dit qu’on aura plaisir (au futur de l’indicatif, conjugué de la certitude) à reprendre un verre avec lui, à l’occasion. La promesse de lire ses livres (loin d’être tenue). Puis c’est tout : un train à prendre.

Nous sommes restés en contact – magie contemporaine des réseaux sociaux.

Le 13 novembre 2015 au soir, arrive ce que l’on sait, dans le quartier de presque tous les gens que je connais à Paris. Circule le nom d’Erwan, qui est au Bataclan, et n’a pas son téléphone avec lui. Les amis communs n’ont pas de nouvelles. C’est juste un type que j’ai trouvé sympathique, quelques mois auparavant. Tout de même, j’aimerais reprendre un verre avec lui (au conditionnel, conjugué du doute). Je l’espère sain et sauf. Je le lui dis, comme des dizaines d’autres, sur le réseau. Quand je tombe de fatigue, vers quatre heures du matin, on ne sait toujours rien de ce qui a pu advenir de lui. Quelques heures plus tard, au réveil, soulagement : une balle dans le cul, mais vivant.

Quand il passera par les affres de l’après, il décidera de ne rien en dire, ou très peu, de ne pas « témoigner ». Il refusera les invitations à devenir le rabatteur d’une presse voyeuse et putassière – ce qui a, pour ma part, ajouté à la sympathie qu’il m’inspirait.

Voilà pour le préambule.

Et voici que les éditions Quidam publient Le livre que je ne voulais pas écrire.

Soit l’histoire d’un type qui assiste à un concert de rock et prend une balle de kalachnikov. Comme, ce soir-là, beaucoup d’autres personnes autour de lui. Beaucoup en meurent. Pas lui. Il se recroqueville de douleur. Ne sait pas ce qui lui arrive. N’imagine pas l’ampleur de ce qui se produit autour de lui. Il se trouve que ce type est écrivain.

Il se trouve qu’en plus d’être écrivain, il est le seul écrivain présent dans cette salle du Bataclan (du moins qui l’était déjà avant). Comment, quand on est écrivain, le seul écrivain présent, comment éviter d’écrire sur ce qui s’est passé ? Comment tourner autour de cette déflagration entendue par des millions de personnes pour continuer, comme si de rien n’était, à écrire, sans auparavant carotter la plaie ? C’est le sujet du livre, et c’est sa noblesse. Car la réponse est celle-ci : sans doute ne peut-on l’éviter, mais il faut alors trouver la manière de le faire, savoir sur quoi braquer le projecteur. Ne pas transformer le drame intime en vitrine doloriste. Ne pas chercher l’apitoiement. Ne rien écrire qui tirerait gloire d’avoir été là, car aucune gloire n’existe en cette matière, seulement le hasard et les questions vertigineuses qu’il pose – à commencer par qui vit, qui meurt ? Seule option, selon ses propres termes : faire un objet littéraire. La maudite échappatoire de l’écrivain.

L’exercice est extrêmement difficile. À réaliser et à assumer. Ne serait-ce que parce que la moindre plainte pourrait sembler outrecuidante alors même que la condition pour l’émettre est d’être vivant, blessé mais vivant, quand d’autres ont perdu beaucoup plus, le mouvement, l’amour, jusqu’à la vie. Aussi parce qu’esthétiser le drame serait déplacé.

Je l’avoue : si l’auteur craignait d’écrire ce livre, je craignais de lire. Parce que le type m’est sympathique. Parce que marcher sur un fil tendu au-dessus d’un précipice est risqué, et le Bataclan est un précipice insondable sous les pieds de l’écrivain funambule. On ne veut pas voir tomber un type sympathique.

Cette crainte n’avait pas lieu d’être. Il m’aurait suffi de repenser aux vannes brutales et à l’humour noir.

Erwan Larher trouve un équilibre remarquable entre le récit des événements – vécus par lui et, au moyen d’un jeu de champ-contrechamp, par ses proches dont les textes, tous intitulés « Vu du dehors », s’immiscent dans la narration –, le dévoilement intime des souffrances qui suivront, et la réflexion sur le rôle de l’écrivain, son statut, l’infernale double-contrainte de la conscience qui impose l’écriture et l’interdit en même temps, les doutes sur l’œuvre en gestation et sur sa pertinence. Comme Erwan Larher est un chic type, il mâtine tout cela d’autodérision. Il ne tire pas de grande leçon sur l’obligation du bonheur. Ne fanfaronne pas. N’impose pas davantage au lecteur une modestie de pacotille. Il y a du narcissisme dans le récit de ce qu’il a vécu – pourquoi le cacher ? – qu’il contredit souvent par un auto-dénigrement plutôt comique. Ce balancement perpétuel entre gonflement et crevaison de l’égo, il en prend acte, en plaisante, l’utilise pour réfléchir à ce que cela signifie d’utiliser la peur, la douleur, et même « l’événement historique » comme matière pour un objet littéraire. Il n’a pas cherché à être au cœur du réacteur mais il y était. Qu’en faire ?

Ainsi peut-on rassurer Erwan Larher : c’est bien un objet littéraire qui sort de cette histoire. Pas un témoignage. Pas une putasserie racoleuse. Un objet littéraire qui se définit par la recherche d’une position (par définition inconfortable, comme le seront toutes celles qu’il essaiera d’adopter pendant que guériront les plaies à son fondement). Qui ne rechigne pas à jouer de l’humour mais aussi, et c’est très réussi, du suspense, quand il s’agit d’aborder des questions qui semblent ridiculement secondaires mais sont, en réalité, au cœur du sujet : Erwan rebandera-t-il et que sont devenues ses santiags ? Car à la fin, la question que pose à l’écrivain le fait d’avoir été là, d’avoir vécu cela, n’est-ce pas de savoir ce qui reste de lui, et comment ce reste, tout ce reste, pour l’avenir, fonde et nourrit une œuvre ? (P. M.)

Rencontre avec Erwan Larher à Livre aux Trésors, jeudi 21 septembre à 18h30.

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