Un paparazzi chez les gens ordinaires

destin tragique d'odetteOn se souvient de Smoke, le film de Wayne Wang et Paul Auster, où le personnage incarné par Harvey Keitel prenait chaque jour en photo son débit de tabac pour mesurer le temps qui passe. On pense à Karl Baden, cet artiste américain qui s’est photographié tous les jours, pendant près de 25 ans, pour voir l’évolution des traits de son visage. Il y a certainement encore beaucoup d’autres expériences de ce type dans l’histoire de la photographie.

Ce que nous offre les éditions Le bec en l’air avec Le destin tragique d’Odette Léger et de son mari Robert, c’est une histoire basée sur un principe similaire — des prises de vue étalées sur des décennies, — mais qui relève d’une démarche beaucoup moins « arty », plus modeste, plus ethnographique et très, très drôle.

De 1960 à 2013, François Bouton a photographié ses voisins, Odette et Robert Léger, coiffeur pour hommes (Robert, pas Odette) à Montceau-les Mines, une petite ville de Bourgogne qu’on pourrait qualifier, si on était journaliste, de « France profonde ».

A travers 50 ans de photographies, légendées comme dans un roman-photo, on découvre un Robert entreprenant (les multiples micro améliorations apportées à son salon de coiffure), ingénieux (il répare le pneu de son vélo), sexy (short et maillot de corps, années « 60 »), en colère (il tance vertement un automobiliste qui a garé sa R12 au mauvais endroit). On observe une Odette discrète (cachée derrière ses rideaux, elle regarde la neige tomber), admirative de son Robert (quand il répare sa bicyclette), curieuse des moindres faits et gestes de son quartier.

Et le temps passe. Nos héros vieillissent. Robert remet son commerce. Il meurt en 2005 (« on ne l’entendra plus se présenter : Robert Léger… poids lourd ! »). Odette le suivra 8 ans plus tard (d’où le titre). C’est toute une vie populaire et provinciale qui défile devant nos yeux, grâce au regard de François Bouton, malicieux mais sans cynisme, neutre mais bienveillant, drôle façon Strip-tease, patient documentariste d’un monde révolu et ethnologue d’une tribu bien curieuse : les gens ordinaires. (O. V.)

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