Le Muret, Céline Fraipont et Pierre Bailly

La bande dessinée, si intrinsèquement liée à l’adolescence à laquelle elle s’est souvent adressée, n’a bizarrement donné naissance qu’à peu d’oeuvres parlant avec justesse de cette période de la vie. Ghost World, de Daniel Clowes, Summer of love, de Debbie Drechsler, Blackhole, de Charles Burns, Bidouille et Violette, de Hislaire et allez, pour faire bonne mesure, ajoutons Le Local, de Gipi, et quelques autres peut-être, bon, ça fait pas lourd. Les chefs-d’œuvre sont clairement du côté des auteurs américains, et il n’est pas anodin que soit si forte, à la lecture du Muret de Céline Fraipont et Pierre Bailly, l’impression d’avoir dans les mains une bande dessinée américaine.

Rosie a treize ans et un fameux poids à trimballer : sa mère est partie et son père s’oublie (et l’oublie) dans le travail. Livrée à elle-même, plongée seule dans le vide d’une banlieue impersonnelle, elle traîne son ennui en fumant et en tapant dans la réserve d’alcool de la maison. Arrive un garçon avec qui affronter l’étouffement, qui lutte avec la désespérance à coups d’explosion vitale, démesurée, dangereuse. Certes le décor est belge, vintage années 80. Certes l’adolescence de Rosie a quelque chose d’universel et d’intemporel : l’ennui, la tentation des limites, le sentiment de solitude. Mais ce qui rapproche Fraipont et Bailly de leurs cousins d’Amérique, c’est leur talent à révéler la faille. Ils se tiennent au bord de la crevasse et regardent le vide, le scrutent, ressentant le vertige peut-être mais sans peur. Ils regardent l’adolescence en face, à commencer par la leur, ce qui donne au Muret le cachet de la réalité .

Jouer avec le feu pour s’y réchauffer : l’adolescence décrite par Fraipont et Bailly n’a que faire de nos précautions d’adultes installés. Cette adolescence nous fait un peu peur : et si c’était nos enfants ? C’est là sans doute la valeur suprême de ce Muret : l’adolescence n’y est pas jolie. Elle est nourrie des souvenirs des auteurs (ces années 80 sont les leurs, celles des Béruriers Noirs et de la Mano Negra) mais n’est pas nostalgique. Fraipont et Bailly offrent une image lucide des vacillements de Rosie et de ce moment, bref et douloureux, où l’enfance disparaît. Je sais que ne fais pas de bonnes choses et je me demande bien pourquoi je suis devenue comme ça. J’étais gentille avant.

Un mot du dessin de Pierre Bailly. On sait ce qu’il faut de virtuosité pour s’adresser à des très jeunes enfants et les captiver comme il le fait avec Petit Poilu. Mais le travail réalisé sur Le Muret démontre, si besoin en était, toute l’étendue d’un talent fait d’une grande acuité du regard, habile à capter et rendre les attitudes, les gestes et les éléments du décor qui font sens, au moyen de planches alternant les masses noires et la légèreté d’un trait épuré. Rosie, sa frange et son anorak, telle qu’elle a pris forme par la main de Pierre Bailly, est une jeune fille dont on pourrait se souvenir. Une jeune fille dont on aurait pu être un peu amoureux, quand pour nous aussi, l’adolescence n’était qu’un long jour sans pain.

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