Là où les morts habitent la ville, et les vivants le tombeau.*

Alan Moore Jerusalem couvblancGloire aux éditions Inculte qui publient, dans une traduction phénoménale de Claro, Jérusalem, le roman-mastodonte qu’Alan Moore a consacré à sa ville de Northampton et à celles et ceux qui y vécurent, et dont certains trainent encore là, spectres et souvenirs, dans les quartiers populaires des Boroughs! On voudrait tant chanter les louanges de cette œuvre hors-normes, mais au moment de s’y mettre, on ne sait trop par où commencer. Les mains sont moites. Les phrases hésitantes. On est pris de vertige.

Car enfin, que dire de Jérusalem qui ne se couvre sans délai de ridicule et ne se noie dans le marais des vains commentaires au pied d’une œuvre de cette ampleur?

Comment peut-on sérieusement prétendre faire entrer tout entière une montagne de mille trois cents pages (dans son édition française) et ses quatre dimensions (mais oui) dans le cul-de-sac étroit d’une note de lecture?

La réponse est simple: rien, c’est inutile. Perdu d’avance. On rend les armes.

Ce roman, c’est de la matière à analyser pour occuper quelques années – laissons faire les véritables critiques littéraires, sémiologues, et historiens, et ne laissons pas croire qu’on peut ici en guider la visite.

N’imaginez pas qu’on se débine, n’est-ce pas, bien au contraire ! On trépigne de vous inciter à lire ce qui, par quelque bout qu’on le prenne, devrait bien être considéré, d’une façon ou d’une autre, quand viendra l’heure du bilan, comme une des œuvres majeures en langue anglaise du vingt-et-unième siècle (work in progress, pour le moment). Pourtant la concrétion de ce livre est si dense qu’on ne s’y fraie pas un chemin à coup de serpe, en trois coups de cuillère à pot, ou au moyen de tout autre outil peu aiguisé sorti du discours artisanal qu’on utilise d’ordinaire ici.

Dès lors contentons-nous de répondre à cette question que ne manquera pas de se poser toute personne au moment d’acquérir l’opus en question: dans cette vie contemporaine qui ne laisse le temps de rien, sinon picorer des petits bouts de textouilles sans prétention dix minutes avant de dormir, pourquoi s’engagerait-on dans la lecture d’un ambitieux livre de mille trois cents pages (qui sont, en termes de nombre de signes, l’équivalent de deux mille cinq cent pages en mesure d’édition courante), au prix du sacrifice d’une vie de famille, du renoncement au barbecue entre amis et en mordant sauvagement sur les heures de sommeil?

Primo, parce que c’est passionnant. Moore sait raconter des histoires. Il sait dresser un décor. Tendre ses récits de telle sorte qu’une première phrase lue, chargée de mystère, provoque le désir d’en savoir plus. Veut-on s’arrêter que c’est déjà trop tard: il est trois heures du matin. Moore kidnappe son lecteur et l’emmène à Northampton, quelque part dans le temps, et l’histoire qu’il conte est captivante (ou plus justement: les histoires). Il faut insister: c’est un exploit digne de louanges, car ils ne sont pas nombreux les livres de plus de mille pages dont vous devenez l’esclave au mépris des contingences de la vie quotidienne. Qui tiennent en haleine sans artifice, par la grâce de l’inattendu. Car Moore varie les époques, les personnages, la narration elle-même, qui passe du récit intime au conte gothique, de l’humour au drame, avec une cohérence telle qu’elle relève du prodige (car, au risque de la répétition, on parle ici de mille trois cents pages, trois parties, trente-cinq amples chapitres).

Secundo, parce qu’avec Jérusalem, Moore pose au moins deux sortes de questions, également stimulantes.

D’abord, il interroge la nature du roman social (du roman de classe sociale, plutôt). Comment parler des multitudes populaires qui, d’âge en âge ont fait un lieu, une ville, Northampton en l’occurrence? Comment dire leurs vies sans rien confisquer de leur dignité, comme souvent dans le roman bourgeois (écrit par et pour)? Et ne pas se satisfaire de la description crue de la misère en guise de récit, comme si leur peau n’était rien d’autre que leur condition sociale, mais au contraire rendre l’aventure que fut leur existence, en y cultivant la part de magie et de mystère propre à les faire entrer dans la mythologie.

Ensuite, il interroge radicalement la manière de dire une ville et son histoire. En refusant les diktats d’un temps linéaire qui avance inéluctablement en piétinant l’humus du passé, en regardant plutôt l’univers comme une pelote où se croisent et recroisent sans cesse les destins et les existences, Alan Moore donne à sa ville un corps, capable de sortilèges, suspendu dans cet univers au carrefour de dimensions qui nous échappent, et cette vision nous pousse à regarder notre propre ville autrement, à la suspendre, elle aussi, à l’endroit précis où les destins la perforent encore et encore, jusqu’à rendre perceptible son identité secrète, unique et mouvante.

Tertio, parce qu’on assiste, médusés, à un exploit de traduction. Car il faut dire ce qui est: traduire une œuvre comme celle-là est affaire de fou masochiste, prêt à se soumettre à la fièvre et au doute, au découragement, jusqu’au sacerdoce. On connait, évidemment, l’immense talent de Claro – le Claro traducteur et bien sûr, c’est crucial ici, le Claro auteur. Peu nombreux sont les traducteurs capables de s’engager sur ce genre de sentier escarpé, sinueux, infernal, au bord du vide et dans les vapeurs de soufre. Et de trouver le bon chemin, quand il y a tant d’occasions de se perdre (ou de tomber). Claro l’a fait, ce qui signifie, en clair, qu’il a rendu les nuances de style, de genre littéraire, de vocabulaire, tout en conservant la cohérence de l’ensemble, avec une réussite qui impose le respect. Que dire de mieux que ceci: on lit Jérusalem en oubliant que c’est un livre traduit. La langue de Claro s’est mêlée à celle de Moore (traduire est un érotisme, même si l’image précédente vous en fait douter).

Quarto? Pas de quarto! Arrêtons-là. Ou alors continuons pendant des heures, parlons du titre, de politique, de poésie, de théâtre, de symbolisme… mais ce serait perdre trop de temps, quand celui-ci ne demande qu’à se laisser dilater par la lecture de Jérusalem. C’était dit : tout commentaire est vain.

On a souvent lu, ici ou là, qu’Alan Moore tient du druide et du mage. Peut-être, oui. Et Jérusalem a quelque chose de la tétralogie wagnérienne de l’Anneau des Nibelungen, s’il avait été composé par un barde celte anarchiste et chanté par un griot africain. Ou l’inverse. Ou bien chanté par un bluesman du Mississippi qui puiserait son inspiration mélancolique dans des histoires de fantômes chinois. Et le parfum qui s’en dégage est pourtant unique: celui des maisons délabrées des quartiers populaires d’une ville du centre de l’Angleterre. Les filaments du monde sont emmêlés de façon bien étrange. (P. M.)

(*) d’après un poème d’Adonis sur Jérusalem

Très bientôt à Livre aux Trésors: rencontre en visioconférence avec Alan Moore, et avec Claro en chair et en os! Date à venir, restez vigilants!


Lu du dehors – Le livre que je ne voulais pas écrire (Erwan Larher)

lahrer_plat1_2Attendez, nous allons parler de littérature, mais d’abord, un préambule.

J’ai rencontré Erwan Larher en janvier 2015 dans une librairie parisienne amie, à l’occasion d’une remise de prix. Je ne le connaissais pas, n’avais lu aucun de ses livres. Il ne s’en est pas formalisé. Il suffit parfois d’une heure à discuter autour d’un mauvais vin pour, d’emblée, trouver un type sympathique. Avec qui on peut, dès la deuxième phrase échangée, y aller d’une vanne brutale, de celles qu’on ne se permet pas toujours avec de vieux amis. Un bon mot pour lequel on tuerait, comme on dit. De l’humour très noir. Et lui de répondre sur le même ton.

Juste une heure, quelques verres, quelques vannes. Un type dont on se dit qu’on aura plaisir (au futur de l’indicatif, conjugué de la certitude) à reprendre un verre avec lui, à l’occasion. La promesse de lire ses livres (loin d’être tenue). Puis c’est tout : un train à prendre.

Nous sommes restés en contact – magie contemporaine des réseaux sociaux.

Le 13 novembre 2015 au soir, arrive ce que l’on sait, dans le quartier de presque tous les gens que je connais à Paris. Circule le nom d’Erwan, qui est au Bataclan, et n’a pas son téléphone avec lui. Les amis communs n’ont pas de nouvelles. C’est juste un type que j’ai trouvé sympathique, quelques mois auparavant. Tout de même, j’aimerais reprendre un verre avec lui (au conditionnel, conjugué du doute). Je l’espère sain et sauf. Je le lui dis, comme des dizaines d’autres, sur le réseau. Quand je tombe de fatigue, vers quatre heures du matin, on ne sait toujours rien de ce qui a pu advenir de lui. Quelques heures plus tard, au réveil, soulagement : une balle dans le cul, mais vivant.

Quand il passera par les affres de l’après, il décidera de ne rien en dire, ou très peu, de ne pas « témoigner ». Il refusera les invitations à devenir le rabatteur d’une presse voyeuse et putassière – ce qui a, pour ma part, ajouté à la sympathie qu’il m’inspirait.

Voilà pour le préambule.

Et voici que les éditions Quidam publient Le livre que je ne voulais pas écrire.

Soit l’histoire d’un type qui assiste à un concert de rock et prend une balle de kalachnikov. Comme, ce soir-là, beaucoup d’autres personnes autour de lui. Beaucoup en meurent. Pas lui. Il se recroqueville de douleur. Ne sait pas ce qui lui arrive. N’imagine pas l’ampleur de ce qui se produit autour de lui. Il se trouve que ce type est écrivain.

Il se trouve qu’en plus d’être écrivain, il est le seul écrivain présent dans cette salle du Bataclan (du moins qui l’était déjà avant). Comment, quand on est écrivain, le seul écrivain présent, comment éviter d’écrire sur ce qui s’est passé ? Comment tourner autour de cette déflagration entendue par des millions de personnes pour continuer, comme si de rien n’était, à écrire, sans auparavant carotter la plaie ? C’est le sujet du livre, et c’est sa noblesse. Car la réponse est celle-ci : sans doute ne peut-on l’éviter, mais il faut alors trouver la manière de le faire, savoir sur quoi braquer le projecteur. Ne pas transformer le drame intime en vitrine doloriste. Ne pas chercher l’apitoiement. Ne rien écrire qui tirerait gloire d’avoir été là, car aucune gloire n’existe en cette matière, seulement le hasard et les questions vertigineuses qu’il pose – à commencer par qui vit, qui meurt ? Seule option, selon ses propres termes : faire un objet littéraire. La maudite échappatoire de l’écrivain.

L’exercice est extrêmement difficile. À réaliser et à assumer. Ne serait-ce que parce que la moindre plainte pourrait sembler outrecuidante alors même que la condition pour l’émettre est d’être vivant, blessé mais vivant, quand d’autres ont perdu beaucoup plus, le mouvement, l’amour, jusqu’à la vie. Aussi parce qu’esthétiser le drame serait déplacé.

Je l’avoue : si l’auteur craignait d’écrire ce livre, je craignais de lire. Parce que le type m’est sympathique. Parce que marcher sur un fil tendu au-dessus d’un précipice est risqué, et le Bataclan est un précipice insondable sous les pieds de l’écrivain funambule. On ne veut pas voir tomber un type sympathique.

Cette crainte n’avait pas lieu d’être. Il m’aurait suffi de repenser aux vannes brutales et à l’humour noir.

Erwan Larher trouve un équilibre remarquable entre le récit des événements – vécus par lui et, au moyen d’un jeu de champ-contrechamp, par ses proches dont les textes, tous intitulés « Vu du dehors », s’immiscent dans la narration –, le dévoilement intime des souffrances qui suivront, et la réflexion sur le rôle de l’écrivain, son statut, l’infernale double-contrainte de la conscience qui impose l’écriture et l’interdit en même temps, les doutes sur l’œuvre en gestation et sur sa pertinence. Comme Erwan Larher est un chic type, il mâtine tout cela d’autodérision. Il ne tire pas de grande leçon sur l’obligation du bonheur. Ne fanfaronne pas. N’impose pas davantage au lecteur une modestie de pacotille. Il y a du narcissisme dans le récit de ce qu’il a vécu – pourquoi le cacher ? – qu’il contredit souvent par un auto-dénigrement plutôt comique. Ce balancement perpétuel entre gonflement et crevaison de l’égo, il en prend acte, en plaisante, l’utilise pour réfléchir à ce que cela signifie d’utiliser la peur, la douleur, et même « l’événement historique » comme matière pour un objet littéraire. Il n’a pas cherché à être au cœur du réacteur mais il y était. Qu’en faire ?

Ainsi peut-on rassurer Erwan Larher : c’est bien un objet littéraire qui sort de cette histoire. Pas un témoignage. Pas une putasserie racoleuse. Un objet littéraire qui se définit par la recherche d’une position (par définition inconfortable, comme le seront toutes celles qu’il essaiera d’adopter pendant que guériront les plaies à son fondement). Qui ne rechigne pas à jouer de l’humour mais aussi, et c’est très réussi, du suspense, quand il s’agit d’aborder des questions qui semblent ridiculement secondaires mais sont, en réalité, au cœur du sujet : Erwan rebandera-t-il et que sont devenues ses santiags ? Car à la fin, la question que pose à l’écrivain le fait d’avoir été là, d’avoir vécu cela, n’est-ce pas de savoir ce qui reste de lui, et comment ce reste, tout ce reste, pour l’avenir, fonde et nourrit une œuvre ? (P. M.)

Rencontre avec Erwan Larher à Livre aux Trésors, jeudi 21 septembre à 18h30.