Prix Mémorable 2017: Emmanuel Bove, Mes Amis (L’Arbre vengeur, 2015)

mesamisvengeurEn janvier de chaque année, les librairies Initiales décernent leur prix Mémorable. Une librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur. C’est l’occasion de dépasser la sacralisation de la figure de l’auteur et de rendre hommage à ce qui fait aussi un livre : son édition, le travail du texte, sa traduction, l’audace de ceux qui le transmettent. Le prix Mémorable : le prix d’un amour total pour le livre. Il salue cette année l’indispensable réédition par L’Arbre vengeur du premier roman d’un auteur trop méconnu du grand public : Emmanuel Bove.

Voici un extrait du dossier à paraître dans la numéro 6 du Magazine Initiales, en librairie fin mars.

 

Il y a mille façons d’arriver à Bove.

J’y suis d’abord venu par Raymond Cousse, écrivain et dramaturge, dont j’avais lu avec excitation le féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et que la quatrième de couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de l’oubli l’œuvre d’Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs, c’était très souvent rencontrer, au coin d’une phrase, le nom d’Emmanuel Bove. Il baignait dans une lumière voilée, celle-là même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire s’est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l’as d’un changement d’époque, trop humbles, trop à hauteur d’homme. C’est resté je crois assez vrai: aller à Bove ne se fait pas par hasard. Camus, Sartre, Céline et consorts, l’école se charge d’en gaver la population. Bove : jamais. Il faut en trouver l’accès. Et quand, enfin, le chemin a été parcouru et qu’on pousse pour la première fois la porte de l’œuvre bovienne, qu’on en lit les premières phrases, on se dit, comme l’écrit si justement son biographe Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que je vais aller de merveille en merveille. » On pénètre alors instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi secrète que réelle qui rassemble par l’esprit tous les lecteurs de Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus. Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le rend immédiatement sympathique – j’en ai fait souvent l’expérience – et peu importent alors les différences entre vous: une bulle se crée, une communauté d’âme qui fait évidence.

Quelle ironie, tout de même! Son entrée en littérature s’était faite avec Mes amis, dont L’Arbre Vengeur a donné cette réédition que notre prix Mémorable récompense aujourd’hui. Mes amis, l’histoire d’un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n’y trouvant qu’espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s’est assis du côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un écrivain du bonheur. S’il eut du succès avec ses premiers livres, il s’est mis en marge du milieu littéraire, refusant de parler de lui, s’effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture. Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup du destin qui fait de ses livres le ciment d’une communauté hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier, cette sorte d’ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle Bove parle des humiliations de la vie.

« C’est sûr qu’on vit plutôt mal lorsqu’on vit pour soi-même », écrivait Gilles Vidal dans Tombeau d’Emmanuel Bove, un court texte paru à L’Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé toute forme de collaboration pendant la guerre et s’était réfugié à Alger avant de rentrer à Paris à l’automne 44, est mort à 47 ans le 13 juillet 1945 au 59 avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps invisible, ce n’est aujourd’hui plus le cas. Pourtant rien n’est fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est là mais bien peu connu. C’est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne pas tomber dans l’oubli. Elle peut compter sur la communauté des boviens qui n’aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire découvrir Bove à quelqu’un comme on lui ferait une tape amicale sur l’épaule. Ce prix Mémorable pour Mes Amis, c’est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d’humanité partagée. Et quand vous aurez lu Mes Amis, vous irez de merveille en merveille.

Parce qu’il y a mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n’en part plus. (P.M.)


Portrait de l’auteur mis en abyme

Claro-Charnier-6Le grand art est de savoir parler de soi sur un ton impersonnel. C’est, je crois, de Cioran. Mais comment user d’un ton impersonnel qui ne sonne pas faux après des décennies d’autofictions plus (parfois) ou moins (généralement) réussies ou de prétendus romans confondant l’autobiographie et le narcissisme ? Comment d’ailleurs accède-t-on à soi, puisque je est un autre ? Un chemin de réponse peut se trouver dans Hors du charnier natal (Inculte/Dernière Marge, 2017), roman discret de Claro mais qui, j’en suis certain, restera.

Le narrateur, Claro lui-même, peut-être, ou son double, fait la biographie d’un aventurier et scientifique russe du 19e siècle, Nikolaï Mikloukho-Maklaï, dont le nom est si improbable qu’il est bien possible qu’il soit vrai (et d’ailleurs, il l’est, puisqu’il est l’auteur d’un Papou blanc publié chez Phébus). L’évocation à grands traits de sa vie fait remonter à la surface de la narration des troubles personnels et des souvenirs intimes du biographe. Deux vies se mêlent alors, celles du biographe et de son sujet. Ainsi se définit le périmètre d’un jeu de chasse aux illusions, car où est la vérité ? Dans les éléments factuels, presque notariés de la vie de Nikolaï ? Dans le récit douloureux macéré au jus de tripes que le narrateur fait de sa propre jeunesse ? Quelle est la part de fiction dans ces récits parallèles dont on ne peut s’empêcher de traquer des preuves de gémellité ?

Ça ne coûte pas grand-chose en réflexion de dire que Claro déconstruit son roman en même temps qu’il l’élabore, jouant du lien entre l’auteur et son personnage pour questionner à la source la possibilité qu’un personnage existe sans n’être qu’une projection de son créateur, quand bien même ce personnage est parfaitement authentique (et si tant est que le récit d’une existence authentique puisse jamais l’être aussi). Prudence ! Le lecteur infatué qui penserait avoir facilement trouvé la clé du roman devrait savoir que Claro, en excellent cuisinier, est adepte du millefeuille. Mikloukho-Maklaï, parti vivre chez les Papous pour faire œuvre d’anthropologie, sort de cette expérience extrême habillé d’un manteau mythologique, d’un double de lui-même auquel, peut-être, il croit. Le double de Claro parle du double de son personnage. Ajoutons la fiancée du Russe, restée seule au pays et qui lui écrit des lettres sans les envoyer – lettres tombées entre les mains du narrateur et qui nous les donne à lire. On y retrouve du pur Claro, c’est de son eau, c’est certain, et pourtant ces lettres semblent contenir plus de vérité que tous les autres pans du roman. Comme déjà dans son roman Crash-test (Actes Sud, 2015), Claro donne à ce personnage, manifestement fictif, de femme révoltée contre le poids que fait peser sur son existence le bon vouloir d’un homme, qui plus est absent, le meilleur de sa langue, lui conférant une profondeur qui lui donne force de réalité.

Et, dans les interstices laissés par l’empilement de ces couches de paravents, le narrateur dévoile, d’une langue froide et brutale, des pans sombres de son intimité, pour finir, en quelques pages d’une grande beauté, par devenir son personnage qui devient Claro qui devient Mikloukho-Maklaï.

Un bon Claro, moi, je le mets en carafe et le laisse décanter. Ou je prends du recul en plissant les yeux pour mieux voir le tableau. Je laisse reposer après cuisson. Bref, un bon Claro, ça nécessite d’être longtemps ruminé pour extraire de la mâche tout le jus. Hors du charnier natal est un sacrément bon Claro, dont le plus important n’est pas de se demander la part de dévoilement de soi qu’il contient – assurément beaucoup – mais plutôt comment il aide à concevoir, au moyen d’une langue incandescente et en perpétuelle recherche, une littérature de l’intime qui ne soit pas un étalement putassier des remugles petits-bourgeois de tant d’auteurs contemporains. (P.M.)


Un paparazzi chez les gens ordinaires

destin tragique d'odetteOn se souvient de Smoke, le film de Wayne Wang et Paul Auster, où le personnage incarné par Harvey Keitel prenait chaque jour en photo son débit de tabac pour mesurer le temps qui passe. On pense à Karl Baden, cet artiste américain qui s’est photographié tous les jours, pendant près de 25 ans, pour voir l’évolution des traits de son visage. Il y a certainement encore beaucoup d’autres expériences de ce type dans l’histoire de la photographie.

Ce que nous offre les éditions Le bec en l’air avec Le destin tragique d’Odette Léger et de son mari Robert, c’est une histoire basée sur un principe similaire — des prises de vue étalées sur des décennies, — mais qui relève d’une démarche beaucoup moins « arty », plus modeste, plus ethnographique et très, très drôle.

De 1960 à 2013, François Bouton a photographié ses voisins, Odette et Robert Léger, coiffeur pour hommes (Robert, pas Odette) à Montceau-les Mines, une petite ville de Bourgogne qu’on pourrait qualifier, si on était journaliste, de « France profonde ».

A travers 50 ans de photographies, légendées comme dans un roman-photo, on découvre un Robert entreprenant (les multiples micro améliorations apportées à son salon de coiffure), ingénieux (il répare le pneu de son vélo), sexy (short et maillot de corps, années « 60 »), en colère (il tance vertement un automobiliste qui a garé sa R12 au mauvais endroit). On observe une Odette discrète (cachée derrière ses rideaux, elle regarde la neige tomber), admirative de son Robert (quand il répare sa bicyclette), curieuse des moindres faits et gestes de son quartier.

Et le temps passe. Nos héros vieillissent. Robert remet son commerce. Il meurt en 2005 (« on ne l’entendra plus se présenter : Robert Léger… poids lourd ! »). Odette le suivra 8 ans plus tard (d’où le titre). C’est toute une vie populaire et provinciale qui défile devant nos yeux, grâce au regard de François Bouton, malicieux mais sans cynisme, neutre mais bienveillant, drôle façon Strip-tease, patient documentariste d’un monde révolu et ethnologue d’une tribu bien curieuse : les gens ordinaires. (O. V.)