Le fraudeur est un génie : Eugène Savitzkaya

savitzkayaCertains écrivains poussent à l’écriture comme par réaction. Est-ce que l’on veuille se confronter à eux, parce que pétris de prétention, nous pensons pouvoir faire meilleur usage des mots ? D’autres imposent la contention, tant semble mystérieuse et inégalable leur langue. Eugène Savitzkaya me fait cet effet et pour rendre compte de son nouveau roman, le silence est une tentation. Un regard appuyé suffirait, qui dirait prenez-le, lisez-le, il n’y a rien à en dire sans risquer d’en diminuer la force et d’en altérer la beauté, comme l’énigme des fresques de Piero della Francesca résiste au verbe rendu impuissant par leur simplicité et leur évidence.

Mais faisons notre métier.

Le nouveau roman de Savitzkaya, Fraudeur (paru aux Éditions de Minuit), revient fouiller dans la mémoire du fou cher à l’auteur, son double, lui-même sans doute. On le retrouve grand enfant, quatorze ou quinze ans. La nature estivale est à son zénith. Pendant que le jeune garçon explore ce monde efflorescent, sa mère semble vaciller psychologiquement. Il est occupé par chaque atome de cette nature qui l’entoure, dans ce monde aujourd’hui disparu d’avant l’agriculture industrielle, d’avant la destruction des paysages et l’urbanisation des villages. La vie du garçon est toute entière faite de perceptions et de sensations, sur lesquelles il pose des mots exacts comme des bornes qui en étendent sans cesse les limites. Qu’il s’agisse de la Hesbaye de son enfance ou de l’Ukraine maternelle, c’est affaire de territoires, entraperçus (comme l’entre-cuisses de la première femme désirée) ou explorés et conquis par la langue. Cette langue d’Eugène Savitzkaya excède mon territoire et me jette en zone d’inconfort, met le feu à mes sens, me laissant pantois. Elle m’exile au sein de mon propre langage comme si je ne l’avais jamais parlé et me rend étrange mon propre pays comme si je ne l’avais jamais habité. Elle est le lieu d’un combat pied à pied avec la perception et les souvenirs, une lutte pour rendre compte des parfums et des couleurs, des goûts et des nuances infinies que contient le monde. Une lutte pour reconstruire un passé désormais lointain en lui donnant un « corps lexical » irréfutable de précision, manière d’en capter la présence fugace avant que s’estompe son évocation.

Un livre de Savitzkaya est comme un bloc de schiste. On le saisit pensant tenir une concrétion minérale compacte qui à peine en nos mains s’effrite en mille lamelles coupantes, fines et fragiles qui glissent entre les doigts. On voudrait les retenir ; elles nous échappent, parce que chaque phrase ouvre une brèche dans notre univers, parle de fruits, de foin, de bouleau, de lapins, de jars, de cygnes, de la Belgique et de l’Ukraine, de noisettes, d’argile, de chaussures en toile, d’aubépines, de purin, de bains à l’ortie et de reines-claudes ; en parle d’une manière jamais dite, et tout semble neuf. Les mots sont pointilleux. On peut souvent appeler le dictionnaire, ou bien s’y perdre. Joie de m’abandonner au mystère de cette langue que je crois maîtriser alors que, pauvre créature ignorante, je ne fais qu’en frôler l’épiderme. Il faut lire et relire, y revenir encore, pour en sucer le sens comme la moelle de l’os.

Dans l’épaisse forêt des mots que Savitzkaya plante pour transcrire les odeurs, les goûts et les émotions de cette enfance, le lecteur cheminant, attentif aux sentes buissonnières, trouvera une nue clairière, aride et sèche où rien ne pousse. Car quand vient le moment de dire la scène terrible de la mère qu’emmène une ambulance à la demande du père – cet homme prisonnier du matérialisme oppressant de la mine et de la houille, qui ne comprend plus et prend peur devant sa femme perdant pied – alors il n’est plus de mots, la phrase s’assèche, devient un bruit blanc, un trou béant au cœur du livre. Alors on comprend que la plus grande fraude est celle qui consiste à rétablir dans ses infinies nuances un monde heureux, par la débauche de la langue, pour parvenir à glisser en son cœur l’indicible noyau, le caillou aux arêtes coupantes, ce moment où s’effondre la langue devant la douleur intime que ressent l’enfant aux pieds de la douleur de sa mère. La fraude, c’est dissimuler ce moment d’une violence extrême dans une nature chatoyante, à défaut de l’y dissoudre. Frauder, c’est alors tenter de vivre malgré cela, au-delà de cela. Tenter de comprendre l’histoire qui mène à ce moment-là qui est une frontière, pour mieux la contourner, pour passer en douce de l’autre côté, et mener sa vie.

Il faut tout le génie d’Eugène Savitzkaya, je dis bien le génie, pour transformer la langue en chemins de contrebande. Fraudeur est une œuvre majeure de ce début de siècle. Mais discrète et fuyante. Mais insaisissable au premier regard. Un œuvre qui fraude pour éviter son statut. Que faire d’autre que la suivre sur ces chemins-là pour voir où elle nous mènera ? (P.M.)