Notre Prix Mémorable 2015 va à Scènes de ma vie, de Franz Michael Felder, éditions Verdier

memorable felder 2015Le Prix Mémorable est décerné une fois par an, en janvier, par notre groupement de librairies Initiales. La librairie indépendante connaît l’histoire littéraire, la librairie c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi nous avons créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée, complète d’un auteur.

Scènes de ma vie, traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay, est le récit autobiographique de la formation d’un jeune vacher à la destinée extraordinaire.

« Je suis venu au monde le treize mai de l’an 1839, entre six et sept heures du matin, à Schoppernau, village le plus reculé des profondeurs du Bregenzerwald. Sous quels signes célestes, dans quel quartier de lune, mon père ne l’a pas noté. Mais en tous cas il devait faire beau, car on pressait nos journaliers de commencer enfin les premiers travaux des champs et d’épandre le fumier dans nos prés. »

Tout est présent dans ce premier paragraphe. Franz Michael Felder naît dans une région et à une époque où il est possible d’avoir à la fois les pieds ancrés dans la terre et la tête dans les étoiles. La nature parle encore aux paysans et dit au père de Franz Michael que son fils ne suivra probablement pas le même chemin que les autres enfants du village. La prophétie se réalise bien vite quand le tout jeune Franz Michaël perd son œil gauche, alors que tous les espoirs (et les économies) de la famille avaient été placés dans le talent d’un médecin, charlatan et alcoolique, qui devait lui soigner l’œil droit… S’ensuit pour Franz Michael, à la fois incroyablement casse-cou et aux pensées extrêmement profondes, une enfance entre normalité et bizarrerie. La lecture forme sa sensibilité tout autant que la compagnie des bêtes. Il pense un temps devenir vétérinaire, mais c’est finalement dans l’écriture qu’il trouvera sa vocation. « L’homme intègre et de bonne volonté qui écrit au sein du peuple, et pour le peuple, non pour l’argent, celui-là accomplira bien plus de choses qu’un curé », lui apprit le vétérinaire.
C’est ce que réussira ce grand homme que fut, malgré sa courte vie, Franz Michael Felder. Il parvient à donner à ces « vies minuscules » toute la dignité qu’elles méritent. Par ailleurs, comme le souligne Peter Handke dans sa préface, il nous « explique notre propre enfance ». En lisant ces histoires du passé, notre présent s’éclaire. La langue de Felder est riche de toutes les strates de ses lectures : parfois sentencieuse comme les almanachs qu’il aimait lire en famille, parfois très formelle, comme les journaux qu’il adore lire et raconter autour de lui. On sent aussi l’influence de ses lectures religieuses. En effet, jusqu’à son adolescence, Franz Michael aura pour prescripteur et bibliothécaire le curé du village.
La cerise sur la sachertorte, c’est la traduction d’Olivier Le Lay, déjà responsable d’avoir rendu la voix à Franz Biberkopf dans sa nouvelle traduction de Berlin Alexanderplatz, et qui nous permet de ressentir si justement ce texte qui met une langue sublime au service d’une écriture dépouillée. (C.N.)