Une histoire de la violence

orphelins de dieuAu moment de mettre par écrit quelques arguments pour dire tout le bien qu’on pense du dernier livre de Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, les journaux font leurs gros titres des atrocités commises en Irak par quelques fanatiques assoiffés de sang. La même violence extrême de la lame qui tranche les chairs est au cœur de ce grand roman d’une Corse écrasée de misère au premier tiers du dix-neuvième siècle. Avec Orphelins de Dieu, Marc Biancarelli – qui en connaît manifestement les codes – a écrit un authentique western, transposé dans le décor sauvage de cette île singulière, dans lequel ses personnages accomplissent leur destin tragique, prisonniers sans remise de peine des conséquences fatales de leurs choix et d’une certaine idée de leur devoir.

Parce que des bandits ont coupé la langue de son frère et lacéré son visage, une jeune fille rongée de haine met son désir de vengeance dans les mains d’un terrible assassin. Dans cette Corse rurale et immuable, dont la vie inchangée depuis des siècles est propice aux peurs légendaires, villageois et paysans nomment l’Infernu cet homme dont le mythe est nourri par d’innombrables méfaits. L’épopée du tueur sans pitié, vieillissant et malade, dont le temps s’amenuise désormais et de la jeune fille au corps trop frêle pour contenir toute sa colère est l’occasion pour Marc Biancarelli d’évoquer les révoltes qui ont enflammé la Corse à l’époque où l’armée impériale enrôlait par la force les jeunes hommes, dans un déchaînement de cruauté, laissant l’île démembrée, sans autre avenir que la faim et l’asservissement.

Il y a dans Orphelins de Dieu beaucoup de sang versé, mais sans complaisance ni gratuité, et si leur évocation fait frémir, les souffrances infligées ne s’offrent pas à la contemplation. Elles sont un fleuve dont il faut trouver la source, cachée dans les méandres d’une histoire où peines, outrages, traditions, idéaux et terreur sont entremêlés. La violence révulse mais résiste pourtant aux jugements hâtifs, d’autant que la langue de Marc Biancarelli se fait souvent très habile pour dire avec un égal détachement l’oppression et la révolte, le crime et la vengeance, la justice et le dévoiement. A nous seuls de savoir qu’en penser.

Aux lecteurs lointains que nous sommes, Orphelins de Dieu donne la substance, la moelle de la Corse d’aujourd’hui, sans jamais nous demander d’absoudre ses dérives. Parlant de la Corse, Marc Biancarelli touche au drame universel de l’enchaînement des humiliations réciproques lavées dans le sang. Quand il devient difficile de comprendre le déchaînement insensé des armes et que l’odeur du sang empuante la planète entière, quand il est difficile de s’affranchir d’une conception élémentaire du Bien et du Mal, il est bon de lire des textes qui disent avec justesse que la folie sanguinaire, toute insensée et sans issue qu’elle soit, ne naît pas par génération spontanée.

Rencontre avec Marc Biancarelli mercredi 5 novembre 2014 à 18h30.