Henri Calet, toujours là

Le 3 mars de cette année, Henri Calet aurait eu 110 ans – un âge canonique. Pour l’occasion, les éditions Gallimard viennent de rééditer un recueil de chroniques, De ma lucarne, dans la collection L’Imaginaire. Henri Calet naquit à l’aube du vingtième siècle et n’en vit pas la fin, loin s’en faut. Il mourut un quatorze juillet, à cinquante-deux ans à peine. Son cœur malade s’arrêta à la mi-temps, au mitan d’un siècle dont il se demandait s’il aurait un bout. Difficile alors de l’imaginer vieillard, traînant sa vie fragile jusqu’aux premiers jours du vingt-et-unième siècle, de l’autre côté de ce bout improbable. Quel eût été son visage ? Sur les quelques photos des années cinquante qui se trouvent de lui, toujours les mêmes, il porte un veston, des lunettes à bords noirs. Il a les cheveux bien peignés, en arrière. Il n’a pas l’air bien solide, c’est vrai. On le sent fatigué mais sa tête n’est pourtant pas celle d’un type dont le cœur flanchera bientôt. Plutôt celle d’un homme entre deux âges, hésitant, prématurément patiné et usé, dont les yeux ne peuvent dissimuler ce qui ressemble à de la mélancolie et le sentiment, peut-être, que le temps file trop vite pour lui.

Dans mon petit Panthéon personnel, Henri Calet tient une place à part – celle d’un ami intime, chose incongrue pour un homme de septante ans mon aîné. Disons que j’aurais aimé m’attabler avec lui, discuter autour d’une bière, entendre sa voix. A la lecture de ses livres, je la devine fraternelle. Je lui aurais raconté notre rencontre, par hasard, dans les rebuts soldés d’une grande librairie qui, sans doute, ne l’avait pas trouvé rentable. C’était Monsieur Paul, en Blanche de Gallimard. J’avais une vingtaine d’années. Comment un roman si âpre, désabusé et douloureux, plein de gêne de soi et de compassion pour le monde autour, a-t-il pu me bouleverser à cet âge où je n’avais rien vécu, rien pensé même, de la vie, des doutes, des errements ? Cela reste à peu près mystérieux pour moi et je n’ai pas conçu d’autre explication que cette voix fraternelle, aussi le sentiment indiscutable d’être en présence d’un ami, un être selon mon cœur, sans d’ailleurs que cela s’exprime ainsi, ignorant alors tout de l’auteur mais saisi par l’évidence qu’il y avait là quelqu’un, et qu’il me parlait.

J’ai longtemps eu quelque réticence à faire lire Calet, à mes amis surtout : j’avais le sentiment qu’ils ne seraient jamais aussi touchés que moi par son œuvre et que se creuserait immanquablement un fossé entre nous. Henri Calet parle de petites choses, de petites gens, de petites vies, de petits métiers – rien d’exubérant. Il n’y a guère que dans Un grand voyage qu’il distille un peu d’aventure, et encore, elle sombre vite dans l’échec et l’immobilité. Son œil et son verbe sont tout à la fois tendres et ironiques, mais une ironie peu agressive, sans brutalité, érodée par une guerre mondiale qui l’a laissé triste, quand bien même il disait aimer la vie passionnément. Calet, ce n’est pas Céline. Ce n’est pas la bile noire et le ressentiment. Ce n’est pas flamboyant. C’est en demi-teinte, toujours, des choses comme celle-ci : L’offensive de décembre est heureusement enrayée. Nous en remercions les soldats alliés qui nous ont fait un rempart en chair et en os, dans quoi le canon a creusé de grands trous. Il écrivit des textes d’une grande beauté dans Combat, le journal de Camus et de son ami Pascal Pia. Il faut lire celui où il exhorte les familles françaises à accueillir avec chaleur les prisonniers rentrant d’Allemagne : il a la grâce d’une main posée sur l’épaule de qui souffre. Quand ses textes sont plus mordants, il s’en excuse presque. Nous ne sommes plus habitués à cela: l’époque est davantage séduite par les bons mots incendiaires de roquets télévisés, satisfaits des rires complices quand passe la sulfateuse.

Donc je ne conseillais pas Calet, ou rarement. Mais c’est terminé, j’en ai fini. Lisez Henri Calet. Lisez De ma lucarne. Lisez Contre l’oubli, le recueil de ses articles pour Combat. Lisez ses romans, tous plus ou moins autobiographiques ou autofictionnels (avant l’heure) : La belle lurette, Un grand voyage, Le Bouquet, Monsieur Paul… Lisez Le tout sur le tout pour goûter son humour doux-amer (ah ! ces quelques pages sur la quarantaine…) et Les grandes largeurs pour découvrir Paris dans ses pas. Lisez, si vous le trouvez, Fièvre des polders : c’est un chef d’œuvre. Lisez ses écrits journalistiques, Le croquant indiscret, Rêver à la Suisse, L’Italie à la paresseuse, Jeunesses : si vous aimez le renouveau de la littérature de reportage, vous découvrirez un maître. Lisez ses nouvelles dans Trente à quarante, des pierres précieuses aux angles coupants. Lisez Calet parce que vous vous ferez un ami. J’aurais aimé écrire un beau texte sur Henri Calet. Au lieu de quoi je n’en dis pas grand chose et me retrouve à citer les titres de ses livres. On n’est jamais à la hauteur. Chez lui tout est juste. Les écrits de Calet s’imposent et ce qu’on peut en dire, après tout, n’est que de l’écume. L’amitié vraie ne se paie pas de mots. (P. M.)

 

 

 

 


Le Muret, Céline Fraipont et Pierre Bailly

La bande dessinée, si intrinsèquement liée à l’adolescence à laquelle elle s’est souvent adressée, n’a bizarrement donné naissance qu’à peu d’oeuvres parlant avec justesse de cette période de la vie. Ghost World, de Daniel Clowes, Summer of love, de Debbie Drechsler, Blackhole, de Charles Burns, Bidouille et Violette, de Hislaire et allez, pour faire bonne mesure, ajoutons Le Local, de Gipi, et quelques autres peut-être, bon, ça fait pas lourd. Les chefs-d’œuvre sont clairement du côté des auteurs américains, et il n’est pas anodin que soit si forte, à la lecture du Muret de Céline Fraipont et Pierre Bailly, l’impression d’avoir dans les mains une bande dessinée américaine.

Rosie a treize ans et un fameux poids à trimballer : sa mère est partie et son père s’oublie (et l’oublie) dans le travail. Livrée à elle-même, plongée seule dans le vide d’une banlieue impersonnelle, elle traîne son ennui en fumant et en tapant dans la réserve d’alcool de la maison. Arrive un garçon avec qui affronter l’étouffement, qui lutte avec la désespérance à coups d’explosion vitale, démesurée, dangereuse. Certes le décor est belge, vintage années 80. Certes l’adolescence de Rosie a quelque chose d’universel et d’intemporel : l’ennui, la tentation des limites, le sentiment de solitude. Mais ce qui rapproche Fraipont et Bailly de leurs cousins d’Amérique, c’est leur talent à révéler la faille. Ils se tiennent au bord de la crevasse et regardent le vide, le scrutent, ressentant le vertige peut-être mais sans peur. Ils regardent l’adolescence en face, à commencer par la leur, ce qui donne au Muret le cachet de la réalité .

Jouer avec le feu pour s’y réchauffer : l’adolescence décrite par Fraipont et Bailly n’a que faire de nos précautions d’adultes installés. Cette adolescence nous fait un peu peur : et si c’était nos enfants ? C’est là sans doute la valeur suprême de ce Muret : l’adolescence n’y est pas jolie. Elle est nourrie des souvenirs des auteurs (ces années 80 sont les leurs, celles des Béruriers Noirs et de la Mano Negra) mais n’est pas nostalgique. Fraipont et Bailly offrent une image lucide des vacillements de Rosie et de ce moment, bref et douloureux, où l’enfance disparaît. Je sais que ne fais pas de bonnes choses et je me demande bien pourquoi je suis devenue comme ça. J’étais gentille avant.

Un mot du dessin de Pierre Bailly. On sait ce qu’il faut de virtuosité pour s’adresser à des très jeunes enfants et les captiver comme il le fait avec Petit Poilu. Mais le travail réalisé sur Le Muret démontre, si besoin en était, toute l’étendue d’un talent fait d’une grande acuité du regard, habile à capter et rendre les attitudes, les gestes et les éléments du décor qui font sens, au moyen de planches alternant les masses noires et la légèreté d’un trait épuré. Rosie, sa frange et son anorak, telle qu’elle a pris forme par la main de Pierre Bailly, est une jeune fille dont on pourrait se souvenir. Une jeune fille dont on aurait pu être un peu amoureux, quand pour nous aussi, l’adolescence n’était qu’un long jour sans pain.