Peste & Choléra de Patrick Deville

Comment convaincre le lecteur repoussé par le titre de ce roman qu‘il faut absolument qu‘il plonge dans cette fresque débarrassé de toute arrière-pensée? Le lecteur curieux répondra peut-être à l’appel de la quatrième de couverture qui nous parle d’ « une formidable aventure scientifique et humaine ». En effet, nous allons suivre le destin du chercheur Alexandre Yersin, disciple du grand Pasteur et découvreur en 1894 du bacille de la peste. C’est une époque où la foi en l’homme de science est à son apogée. Les découvertes de Pasteur et ses élèves sauvent plus d’un Lazare et contribuent à un accroissement durable de la population, enfin guérie des fléaux que sont la rage, la peste et le choléra, pour ne citer que ceux-là. Pourtant, Alexandre Yersin ne désire pas avancer dans la vie auréolé de cette gloire scientifique et il décide très vite de prendre de la distance d’avec ses confrères parisiens. « Ce n’est pas une vie que de ne pas bouger » écrit-il. Il devient marin, puis explorateur. Finalement, il part s’installer en Indochine, à Nha Trang: son paradis. Il commence par arpenter son nouveau territoire, puis cultive la coca, l’hévéa, les abricotiers, multiplie les expériences sur les animaux, collectionne les orchidées, étudie l’arboriculture, bâtit des volières, pendant que l’Europe, lentement mais sûrement, sombre dans une première guerre mondiale effroyable. Yersin, suisse d’origine, n’entend rien à ces conflits, et c’est ainsi qu’il écrit à son confrère, le docteur Roux, tout juste revenu du front : « J’essaie les plantes alpines, j’ai déjà des semis de myrtilles et de petites gentianes bleues que je surveille avec anxiété ». Pauvres gentianes… Patrick Deville nous fait parfaitement sentir les remous d’un cerveau scientifique exilé volontairement d’un début de siècle trop mouvementé pour lui.

Faut-il finalement être absolument moderne? La figure de Rimbaud est souvent convoquée par Patrick Deville. Car Yersin comme Rimbaud s’écartent d’un chemin tout tracé et font ce pas de côté qui les éloigne irrémédiablement de leur vie d’avant. A la fin de sa vie, Yersin est décrit ainsi : « Maintenant Yersin est un arbre. Etre arbre c’est une vie, et c’est ne pas bouger. Il atteint à la belle et grande solitude. A l’admirable ennui ». Sublime écriture de Deville pour dire le mouvement aussi bien que l’immobilité. L’agitation et le retrait. La peste et le choléra.

On espère que le lecteur se plongera avec délice dans ce roman qui est, pour nous, une des plus belles découvertes de cette rentrée littéraire 2012. (C. N.)


35 morts, de Sergio Álvarez

Pour quelqu’un de mauvaise foi (et il y en a beaucoup chez les libraires), il est assez plaisant d’aimer un livre pour les mêmes raisons qui nous ont fait en détester un autre, surtout si le premier vous balaie comme une tornade quand le second n’avait généré qu’un profond ennui.

Disons que je suis de mauvaise foi : j’ai détesté Les Bienveillantes, de Jonathan Littell (Gallimard, 2006), notamment pour l’artifice par lequel un personnage unique se promenait dans le nazisme comme dans un parc d’attraction, passant de Stalingrad à Auschwitz en incarnant à lui seul le destin de nombreux Allemands. Un personnage investit du nazisme dans toutes ses dimensions : désolé, je ne marche pas. Littell fourguait aux lecteurs un forfait « visite du Troisième Reich avec guide spécialisé » comme le Reader’s digest vous résume Le Comte de Monte-Cristo dans les grandes largeurs. Remarquons au passage, mauvaise foi oblige, qu’il faut un certain niveau d’aveuglement pour vouloir embrasser aussi largement un tel sujet, au moyen d’une documentation fastidieusement récrite, et penser avoir le génie d’en faire de la littérature. N’est pas William Vollmann qui veut.

Pour toutes ces raisons, je porte aux nues « 35 Morts », le roman de Sergio Álvarez traduit par Claude Bleton et publié par Fayard en cette rentrée. Quelle baffe ! Álvarez, nous dit-on, a mis dix ans à écrire son roman, qui brosse le portrait de la Colombie sur quatre décennies. Il me semble qu’il a surtout mis toute sa vie de quadra colombien à vivre dans sa carne la matière de son livre. Le roman commence par deux morts : celle de Botones, bandit colombien tombé dans un piège, et celle de la mère du narrateur dont les chairs se déchirent en accouchant de lui, qui déroule alors pour nous le récit rebondissant de sa vie, trimbalant le lecteur sur les sentiers dangereusement pentus de la société colombienne d’hier à aujourd’hui. Colombien : on ne peut pas dire que ça rigole tous les jours, mais le narrateur (et avec lui les autres voix qui prennent la parole par intermittence) dresse le portrait nuancé d’un pays violent mais pas que, corrompu mais pas que, narcotrafiquant mais pas que, guérillero mais pas que, désespérant mais pas que. Dès l’enfance, tout est là : les combats idéalistes des anars et de la gauche communiste, les petites et grosses saloperies des gamins des quartiers chauds de Bogotá, les niaiseries vicieuses des mouvements sectaires, les révoltes étudiantes, le double jeu des guérillas, les mains sales et entremêlées, selon les circonstances, de l’armée, des groupes paramilitaires et des narcos, sans omettre la corruption des politiques et des grands syndicats. Le péquenot de base, lui, trinque, avec constance et même une certaine complaisance à se faire truander – ou pire. C’est un bain de violence, physique, évidemment, parce qu’on n’hésite pas à balancer quelques prunes au type du mauvais côté du canon, mais psychologique et sociale surtout puisqu’il faut vivre avec la misère aux trousses et la peur d’être celui qui se fait buter parce qu’un trafiquant, un militaire ou un guérillero défoncé l’aura décidé. Et dans les interstices de cette mitraille incessante, ça baise, beaucoup – merci la coke – et ça tombe amoureux – merci l’alcool. Il y a de la vie, là, dans ce chaudron bouillonnant qui fait monter la fièvre à coup d’accélérations cardiaques et de vies sauvées de justesse ! Tous ne s’en sortent pas, la mort fait partie du paysage – non : elle EST le paysage. Partout où l’on regarde s’amoncellent les cadavres. Au mieux, ceux qui n’y perdent pas la vie y laissent leurs idéaux et leurs illusions. Et malgré cela quelle électricité dans ces corps-là, dans le corps de ce peuple que l’on devine, à travers la langue de Sergio Álvarez – une langue chargée d’effluves et poisseuse, diaboliquement sensuelle comme une danseuse au sortir d’une cumbia déchaînée – chaleureux, gourmand d’exister, insubmersible. Et hédoniste : « Ah, vivre comme un coq, Grimper, tirer un petit coup, racataploum toc toc »  (tous les chapitres s’ouvrent par quelques vers tirés de l’infini répertoire des chansons populaires colombiennes . Notez que cette philosophie toute masculine n’est qu’un trompe-l’œil : les femmes sont le moteur des révoltes, des engagements, des luttes contre l’injustice, et si elles sont dangereuses pour le macho romantique, elles paient surtout le prix fort de la violence.)

Alors donc, cette fameuse entourloupe qui fait peser quarante années de l’histoire complexe d’un pays sur les épaule d’un pauvre type ? C’est évidemment invraisemblable qu’un seul bonhomme traverse tout cela, mais on s’en fout, ça marche, grâce au rythme d’enfer qu’Álvarez imprime à son texte. D’ailleurs, il ne s’embarrasse pas de conventions classiques : on est plutôt dans la rafale. C’est dense, tout est d’un bloc, dialogues, action, anecdotes, descriptions, éléments de contexte historique, ratatatatata ! ça canarde ! Peu de sauts de paragraphes pour reprendre son souffle : on avance dans le récit à tout berzingue. La voix du narrateur s’interrompt régulièrement pour laisser d’autres récits se glisser dans les plis du sien, sans que l’auteur ne l’indique en rien, sans nous qu’il nous prenne la main par un changement de style, et l’on comprend alors que c’est tout le peuple colombien qui parle dans ce roman, que ce chœur puissant, douloureux et drolatique à la fois, nous enveloppe d’un long chant polyphonique pour mieux nous montrer, avec une précision qui ne doit rien à une documentation de seconde main, la grandeur et la décadence de cette terre. D’ailleurs Álvarez ne fait pas mystère de son projet : il dédicace son livre « pour nous tous ». Pour eux tous, les Colombiens.

Avec Les Bienveillantes, Littell se promenait dans l’Europe sous le nazisme, photographiait les sites incontournables avec un Leica vintage, puis lissait ses clichés sur Photoshop. Álvarez visite tous les lieux communs colombiens en faisant des photos floues avec un téléphone portable bas de gamme et tombé du camion. Sergio Álvarez a tout compris car le réel est toujours flou. Surtout avec beaucoup d’alcool et de drogue dans le sang, ce qui n’est sans doute pas bon pour la santé et ferait grimper Ingrid Betancourt au crucifix. Mais littérairement parlant, c’est quand même mieux que la tisane. (P. M.)


Claro ou la volonté de puissance

Avec son dernier roman (Tous les diamants du ciel, Actes Sud), Claro prend le risque du survoltage et joue à griller son ampli.

Claro n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas un pince-plume aimable et confortable. Claro traduit des auteurs comme Thomas Pynchon, William Vollman, William Gass. Claro est éditeur de la collection Lot 89 au Cherche-Midi où il publie des gens comme Brian Evenson, Richard Powers ou Paul Verhaegen. Il est l’auteur de romans dont Madman Bovary (la référence à Flaubert dit assez l’amition du livre) et l’audacieux Cosmoz (projection des personnages du Magicien d’Oz dans les horreurs du vingtième siècle). Claro est habitué à manipuler la dynamite littéraire, avec laquelle il creuse des tunnels dans le roc ingrat et immobile des lettres françaises. Claro sait ce qu’il ne veut pas: de la littérature de convenance qui fait tapisserie. Claro aime et pratique une littérature du danger, et il assigne à l’écrivain, donc à lui-même, une volonté de puissance, un devenir-explosion qui fait du bien dans le paysage littéraire francophone.

De quel charbon sont ces diamants? On parle ici – c’est l’accroche, réussie – d’un fait authentique: le village de Pont-Saint-Esprit a connu, au coeur des années cinquante, un épisode cocasse: l’intoxication massive de ses habitants par ingestion de pain, provoquant des crises de démence plus ou moins intenses avec délires et hallucinations. On suspecte la CIA d’avoir testé le LSD à grande échelle. Le personnage de Claro est Antoine, l’ouvrier boulanger qui fit ce pain et se grilla les neurones en le mangeant. Des années plus tard, à la fin des années soixante, il rencontre Lucy, une américaine tenancière du premier sex-shop parisien, elle-même ex-junkie manipulée par la CIA. Voilà pour le topo, ne déflorons rien de plus. Derrière l’accroche, il y a les vacillements empotés d’un monde au basculement de son socle, au mitan du vingtième siècle, entre guerre froide, activisme politique, libération des moeurs, oubli de soi et des interdits dans les drogues. C’est sur ces braises-là que Claro pose ses personnages.

Là où beaucoup d’écrivains, repus d’avoir eu la bonne idée, se seraient contentés de dérouler une reconstitution historique « en costumes » avec un peu de frisson politique du genre « la CIA c’est pas bien », Claro et ses hautes ambitions plonge ses lecteurs un bain trouble et agité. Ce n’est pas une surprise: ses personnages sont des jouets de l’Histoire, ballotés et centrifugés par des forces qui les dépassent. Mais s’ils sont des marionettes, ils tiennent plutôt du Pinocchio de Collodi, bout de bois agi qui doit apprendre à agir et qui se rebelle plus ou moins consciemment contre sa condition. Parfois passif, parfois fuyant. Parfois secoué d’un sursaut vital par excès de lucidité ou de désespoir. Et le carburant de ces être et du roman de Claro, c’est la drogue, le LSD en particulier, fil rouge et ligne jaune largement franchie. C’est ici qu’il faut dire un mot de la langue de Claro.

Car voici le noeud du danger. Comment écrire les drogues, la structuration/déstructuration de soi, après Michaux, Huxley, Burroughs ou même Artaud? Comment ne pas tomber dans la poésie de façade ou dans l’imitation souffreteuse? Je ne sais pas si Claro s’est posé ces questions mais il y répond en électrifiant ses phrases, c’est-à-dire en fouillant dans la langue pour en exhumer des mots, pour les sortir de leur contexte, les tordre, brancher les images les unes aux autres pour que la phrase soit déstabilisante comme une vision hallucinée sous acide. Cette puissance de l’hallucination à travers la langue, Claro la traque à chaque page. Et comme toute traque, son écriture impose des moments d’affût auxquels succèdent des accélérations violentes, des courses à travers les maquis touffus du vocabulaire où l’on se griffe le visage au sang, hors d’haleine à la sortie, sachant pourtant que la traque n’est pas achevée et qu’il faut repartir, courir à nouveau, se déchirer les chairs et se faire exploser le coeur. La langue de Claro est une fuite en avant, provoquant l’îvresse – qui n’est pas la confusion – et l’insécurité d’un territoire inconnu, comme cette vie hésitante à laquelle Antoine et Lucy n’étaient pas préparés, les nouvelles règles d’un siècle fou, si absurde qu’on ne peut que s’y abîmer.

C’est à prendre le risque de cette langue du surrégime que Claro, parfois loupe sa cible. On ne peut pas toujours courir au bord de la rupture et viser juste. On ne peut pas jongler avec des dizaines de torches enflammées sans en laisser tomber quelques-unes, sans se brûler, sans aveugler son public. Des passages peuvent donc irriter. On peut sentir parfois que toute la puissance voulue n’est pas au rendez-vous. On peut trouver des parties moins inspirées. Pour ma part, je confesse une grande perplexité devant les deux ou trois premières pages du roman, dans lesquelles je sens un faux-rythme, une course boîteuse et une recherche un peu forcée. Je le dis ici car j’insiste: si d’aucuns ressentaient la même gêne, il serait très dommage qu’ils y trouvent un prétexte à renoncer: car déjà succèdent à cette ouverture des pages étourdissantes, épatantes de maîtrise et de finesse. Sans rien dévoiler, j’avoue aussi ne pas du tout aimer la conclusion du texte, où Claro se laisse aller pour la première fois du roman à sortir un lapin de son chapeau (un effet Magicien d’Oz tardif, peut-être). Pourtant, au lieu de m’éloigner de ce livre, ces remarques me font l’aimer davantage encore, et c’est finalement par ce risque du ratage que Claro impose le respect. Parce qu’on voit bien qu’il se confronte à la langue à travers un sujet sur lequel d’autres ont déjà assis leur génie. Parcequ’il faut un amour immodéré de la littérature, une certitude que sa puissance réside dans la mise en danger, pour se mesurer, tant à Michaux, pour n’en citer qu’un, qu’aux mastodontes dont il est la voix (et la voie) française. Parce qu’une telle exigence, si elle était couronée de succès à chaque mot, rendrait suspect ce succès, et feraient douter de la sincérité de l’auteur. La plus grande richesse du dernier livre de Claro est qu’il est sujet à discussions et qu’il fait discuter, pas tellement de son fond, mais certainement de sa forme, ou du rapport entre l’un et l’autre, c’est-à-dire de Littérature. Et ce n’est pas du tout fréquent : c’est très rare. Et tout ce qui est rare est cher. Enfin pas tellement (20 €). Pourtant ces diamants-là sont de grande valeur. (P. M.)